A la mort de Thierry Roland, les télévisions ont ressorti les extraits de Bulgarie-France 1977 («Alors là, Monsieur Foote, je n’hésite pas à le dire: vous êtes un salaud!») ou de la finale de la Coupe du monde 1998 («Après ça, on peut mourir tranquille…»). A celle de son successeur Thierry Gilardi, c’est le coup de boule de Zidane («Non, Zinédine, non…») qui a ressurgi. Lorsque Boris Acquadro est décédé, tout le monde a ré-entendu ses envolées, dramatique lors de la chute de Pierre Délèze en série du 1500 m des JO de Los Angeles, extatique au moment du titre olympique d’Hippolyte Kempf en 1988.

Il n’y a pas d’équivalent pour Jean-Jacques Tillmann, décédé jeudi 1er octobre à 80 ans, le jour où Sion tenait tête à Liverpool. Il n’était pas porté sur l’emphase, se méfiait des émotions de l’instant et n’a pas accompagné les grandes heures de l’équipe de Suisse de football, qu’il laissait volontiers à d’autres. Certains navigueront ce matin sur Youtube comme Marcel Proust trempait sa madeleine dans sa tasse de thé, à la recherche de quelques vieilles vidéos où le journaliste égrenait le dimanche soir sur le ton de la dictée – il donna quelques cours de latin-grec – les résultats du Sport-Toto («1-X-X») ou du championnat d’Italie («Ascoli-Atalanta 0 à 0, Juve-Cremonese 1 à 0, but de Boniek sur passe de Platini, Cesena-Napoli 0 à 1»).

Il n’y a pas de geste sportif associé au souvenir de Jean-Jacques Tillmann, peut-être parce que le commentateur vedette du football des années 70-90 était l’homme d’une époque. Evoquer Tillmann, c’est raconter aux moins de quarante ans un football et une télévision qui n’existent plus. Le football en ce temps-là se résumait à ce qu’en disaient les journalistes de presse écrite. La télé n’était pas encore toute puissante. Elle se faisait d’autant plus rare qu’elle était vaguement soupçonnée de vider les stades. Mais elle pouvait passer dix jours avec l’équipe de Chelsea, interviewer le gardien de La Chaux-de-Fonds Leo Eschmann en plein match ou suivre les hooligans de Liverpool jusqu’au Heysel. Trente ans avant les chaînes infos, le service des sports de la TSR faisait du «talk-show» en passant le football «Sous la loupe». Tillmann excellait dans ces joutes oratoires, s’étripant joyeusement avec Jacques Ducret sur la supériorité des équipes de club sur les sélections nationales ou avec Norbert Eschmann à propos des avantages comparés du 4-4-2 et du 4-3-3.

D'époque aussi, le style Tillmann. Ses confrères le surnommaient «le bailli». Au-delà du trio vintage collier de barbe-couperose-tabac, il était inimitable avec son ton volontairement monocorde, où le mot, qui s’efforçait d’être rare, était pesé et souvent choisi. «Je trouve les commentateurs actuels trop bavards, ils disent tout: «La balle est sortie. Attention, le gardien va dégager aux 6 mètres.» Mais tout le monde voit ça! Un match de foot, ça va vite, lentement, c’est fait d’arrêts, de pauses. C’est comme une respiration: on est parfois essoufflé, parfois non. Il faut s’adapter à ce tempo.» Une histoire de ponctuation donc; Tillmann mettait des virgules là où il n’y a plus que des points d’exclamation.

Son plus grand souvenir, qu’il raconte dans un petit livre, Carnet de balles, paru en 2001, remonte à un mythique quart de finale Angleterre-Brésil lors de la Coupe du monde 1970 au Mexique. Ses trois absolus – le Brésil pour le jeu, l’Angleterre pour le cœur, et la télévision qui, pour la première fois, était en couleur – s’accordaient à l’unisson pour offrir un spectacle grandiose dont il s’efforça d’exprimer à la fois la grâce, la férocité, la dramaturgie, la symbolique.

Son dernier commentaire fut une plus oubliable finale de Ligue des Champions 100% espagnole Real Madrid – FC Valence au Stade de France en mai 2000. Surmontant ses pudeurs protestantes, sa chaîne le fêta mais, fidèle à sa liberté de ton, le «bailli» ne se priva pas de dire qu’il était heureux d’en finir. Les meetings trois heures avant le match, les badges, les salles de presse à l’eau plate, les joueurs inaccessibles et l’enthousiasme obligatoire; tout cela n’était plus pour lui.

Il prit sa retraite de bonne grâce et accepta sans fausse modestie mais avec un étonnement sincère de devenir peu à peu une icône. Dans la rue ou au café de la gare de Vevey, les gens interrompaient sa lecture des journaux pour venir lui parler. Il s’en était ému: «Cela me fait extrêmement plaisir, car cela émane de gens de tous les âges, de toutes les nationalités et des deux sexes.» Le documentariste Benjamin Tobler voulut même lui consacrer un film mais le projet ne trouva pas de financement. «Ce qui est incroyable, ajoutait Tillmann, c’est que cela se termine toujours par une envolée lyrique à propos de la finale de la Cup.»

La Cup. La finale de la Coupe d’Angleterre. Le plus grand match de foot d’avant l’ère de la globalisation. La TSR retransmettait religieusement l’événement, quels que soient les finalistes parce que l’événement, c’était la Cup. A force, c’était aussi les commentaires de Tillmann et son consultant, Max Marquis, accent et humour british au possible. Qui confierait aujourd’hui le «consultanat» à un ancien pilote de la RAF, scénariste de quelques épisodes de Chapeau melon et bottes de cuir? Une fois l’an, l’improbable duo se reconstituait pour effectuer le pèlerinage vers le vieux Wembley, ses tours jumelles, ses tribunes en pente douce, sa pelouse immense et ses caméras à mi-hauteur.

Jean-Jacques Tillmann n’aimait pas les statistiques («Les statistiques sont comme les minijupes: elles dévoilent tout, sauf l’essentiel») mais en voici quand même quelques-unes. En 37 années de carrière, il a commenté plus de 1000 matchs, 9 phases finales de coupe du monde et 29 finales de Cup. Le grand Liverpool y brilla souvent et beaucoup ont pris son décès un soir de Liverpool-Sion comme un clin d’œil, un trait d’union. Il n’est pas sûr qu’il aurait voulu voir ce match. Il n’a jamais été cocardier et ce n’est plus vraiment Liverpool, ni plus tout à fait Anfield.

Jean-Jacques Tillmann, né en 1935 à Genève, avait reçu un peu de cette éducation anglaise de son père Henri. Durant la guerre, ce militaire lui répéta jusqu’au bout: «Heureusement que ces Anglais tiennent le coup, sinon on serait foutu». Il en conçut un amour de l’Angleterre et de la vaillance, deux éléments qu’il retrouvait dans le football. Cette façon de jouer avec cœur, sans chichi et sans jamais douter de soi, c’est cela qu’il aimait par-dessus tout. Son père, l’amenant aux matches du Servette aux Charmilles, lui apprit également à se tenir dans un stade. «On ne parlait ni ne beuglait pendant les matches, je n’avais ni écharpe ni drapeau. Mon père m’a donné du foot une idée intelligente et saine.»

Il s’efforça de la transmettre à la télévision, alors TSR, où il entra en 1962. Engagé par un autre, il fut confié aux bons soins de Boris Acquadro, seul journaliste sportif de la maison. «Je demande à voir le chef des sports et je me retrouve devant un type qui n’a pas besoin de moi et qui me décourage. Mais il me promet de me faire venir deux fois d’ici à Noël. Il l’a fait, alors que rien ne l’y obligeait.»

Le duo, bientôt rejoint par d’autres (les journalistes Vité, Duboux, Bonardelli, Piaget, les réalisateurs Bordier, Grivet, Rigataux) sera plus complémentaire que complice. «Je représentais l’emmerdeur, l’esprit critique. Boris n’aimait pas trop, mais il sentait que c’était bon pour la rubrique.» Souvent, Acquadro mettait fin aux séances par un rituel «M. Tillmann finira son numéro à la cafétéria.» Si celle du paradis des commentateurs propose quelques bons Chablis, pourquoi pas…