Voile

Jean-Luc Van Den Heede, Clint Eastwood du large

Le marin de 73 ans a remporté la mythique Golden Globe Race, une course autour du monde «à l’ancienne», sans escale ni assistance, sa première victoire en quarante-deux ans

On dira que le talent a été enfin récompensé. Ou la pugnacité. A 73 ans, le solitaire Jean-Luc Van Den Heede, masse barbue de 1,90 mètre pour 90 kilos, vient de boucler, mardi 29 janvier, la Golden Globe Race, réplique du mythique tour du monde de 1968, défi lancé il y a cinquante ans par le journal britannique The Sunday Times et à l’époque gagné en 312 jours par Robin Knox-Johnston.

Ce dernier était, à 79 ans, sur le ponton de Port Olona, aux Sables-d’Olonne, là même où le départ fut donné le 1er juillet 2018, pour accueillir celui qui lui succède dans la légende. Sur les dix-neuf concurrents au départ, seuls cinq sont encore en course. Le Néerlandais Mark Slats, qui jusqu’au bout lui aura disputé la victoire, s’est détourné vers La Corogne (Espagne) en prévision d’un troisième coup de vent sur le golfe de Gascogne.

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En remportant, après 212 jours, sa première course en quarante-deux ans de carrière, celui que le milieu nautique a toujours appelé «VDH», un homme qui se résume à trois lettres, aura aussi achevé ainsi son sixième tour du monde, toutes compétitions confondues (Boc Challenge, Vendée Globe et tours du monde contre vents et courants dominants).

Les dernières heures ont été pénibles. Une dépression dans le golfe de Gascogne a levé une mer très grosse qui a méchamment secoué au portant Matmut, son voilier de 10 mètres au gréement fragilisé par un chavirage dans la sortie du Pacifique, en novembre. Le solitaire fut bien près d’abandonner à bord de ce Rustler 36, un bateau construit en Angleterre en 1990, de série, en polyester, robuste et confortable mais lent et qui roule affreusement dans le petit temps.

Candidats réduits au silence

«VDH» avait reçu une pénalité de dix-huit heures pour avoir utilisé son téléphone satellitaire afin de prévenir son épouse qu’il comptait abandonner la course à la suite d’un chavirage, le 5 novembre 2018, dans des creux de 11 mètres et des vents de 65 nœuds, pensant avoir perdu son mât. Le règlement, strict, interdit l’emploi du téléphone, sauf pour joindre le comité de course en cas d’urgence absolue.

Mais l’homme a finalement réparé le mât seul en se déroutant vers les côtes chiliennes, sans joindre la terre, pour profiter de conditions plus maniables, mais perdant sa confortable avance. Ce n’est que dans la remontée de l’Atlantique Nord qu’il est parvenu à décrocher son principal concurrent, Mark Slats, à la faveur d’un contournement de l’anticyclone des Açores par le nord-ouest, creusant un écart définitif, il y a seulement six jours.

Si naturellement les cirés huilés et les bottes en caoutchouc ont été remplacés par des vêtements techniques, on peut parler de copie presque conforme de la course de 1968. Les bateaux sont quasi similaires: quille longue et barre franche qui exige une force colossale tant son utilisation est physique. A cela il faut ajouter l’interdiction de recevoir des cartes météo par satellite, la navigation au sextant, un seul régulateur d’allure et un poste radio BLU, qui permet d’entrer en contact avec la terre, notamment par les radios amateurs.

Pour des raisons de sécurité, les bateaux sont équipés de balises de position et de détresse et aussi d’un téléphone satellitaire pour un unique contact hebdomadaire avec le comité de course. Soit ainsi dix-neuf candidats réduits au silence. Non pas qu’ils ne pouvaient supporter ce siècle, mais sûrement qu’ils le trouvaient trop loquace.

En fait, tous ont voulu retrouver le «ronron» de l’histoire maritime en mangeant dans une gamelle en fer et tout cela juste pour revivre la nuit des temps. C’est au fond pourquoi «VDH» est parti pour cette aventure et quittera probablement la scène du large sur cette dernière et triomphale circumnavigation.

Les faits sont têtus pour lui, mais il s’efforce toujours de trouver une solution logique pour chaque problème.

«VDH», dont la carrière a débuté en compétition en 1977 en disputant la première Mini-Transat sur un bateau de 6,50 mètres, a l’éloquence des tribuns à belle barbe et la voix chaude des crooners. Son rire est énorme, tout comme ses mains. Il a le pied définitivement marin – il chausse du 47. L’ancien professeur de maths et de technologie a un temps enseigné à Lorient. Puis a définitivement embrassé le large à la fin des années 1980. Il est né à Amiens de parents de souche flamande. C’est fou, d’ailleurs, les gens célèbres qui sont nés à Amiens.

«Quand je pars, je deviens moi-même»

«VDH» est un homme gai et «au fond assez fataliste, les faits sont têtus pour lui, mais il s’efforce toujours de trouver une solution logique pour chaque problème. Puis il passe à un sujet suivant, sans jamais se plaindre de quoi que ce soit», dit sa seconde femme, Odile.

Jean-Yves Bernot, routeur et marin, qui le pratique depuis trente ans, fait le portrait d’un homme à la rusticité revendiquée, mais aussi d’un homme à la haute vivacité intellectuelle: «Cela va vite là-dedans… Quand je l’ai vu partir pour son premier Vendée Globe en 1989, je me suis demandé si pour lutter contre le froid, il n’allait pas mettre de la paille dans ses bottes et des journaux sur la poitrine, comme les cyclistes des années 1930 pour descendre les cols», dit-il en riant.

Si «VDH» est un homme modeste, il est aussi absolument conscient de sa vraie valeur. Il dit: «Quand je pars, je deviens moi-même.» Il est indiscutablement l’homme des sciences dures et aussi un immense lecteur de Jack London et de Hermann Hesse. Il aura passé sept mois avec Robert Louis Stevenson cette fois-ci. Il avait emporté la Bible et le Coran sur un premier tour du monde, deux livres saints donnés par son ami prêtre-ouvrier, le père Eugène, qui a baptisé tous ses bateaux, y compris le dernier. «VDH» avait dit, à propos de la Bible de 300 grammes donnée par le prêtre, que c’était pour lui «le meilleur rapport qualité-poids» jamais embarqué.

A terre, c’est un tout autre homme. Il se produit à l’occasion avec son groupe de musiciens vendéens qui reprend les standards de la variété française – avec une prédilection pour Johnny et Aznavour – en costume blanc, comme Elvis à Las Vegas. «C’est son côté star, il adore faire lever le public», sourit son épouse.

A la vérité, il était déjà entré dans la légende du grand large 1989-1990 en terminant à la troisième place le premier Vendée Globe sur un bateau en alu, rouge pompier, inconfortable au possible et étroit comme boyau: «J’ai toujours aimé les premières et les bateaux étroits. Je pars toujours à l’aventure, même si je ne suis pas un aventurier.» «VDH» aime jouer aux échecs en mer, les croûtes au fromage et le cassoulet dans les quarantièmes rugissants.

Pythagore et Claudel

Il avait avitaillé son Rustler 36 de plats en sauce, de conserves faites maison et de vins. Une vraie cambuse à l’ancienne. Il a «pris l’apéritif» avec lui-même. Une fois bâbord, une fois tribord, pour reprendre la conversation là où il l’avait laissée la veille, car en sept mois de mer, on a tant à se dire. Il s’est autorisé un seul verre de rouge à chaque repas, alors qu’à terre cet homme est la tempérance même. A l’exception de cette première nuit à terre où l’on va danser sur les tables.

C’est l’homme le plus normal du monde. D’humeur égale, et tout est source chez lui de plaisir. C’est un peu le Clint Eastwood du large. 

«VDH» est l’homme des routines en mer. «Elles permettent de tenir», explique Jean-Marie Patier, ancien professeur de lettres et marin confirmé, même s’il se qualifie d’amateur averti. Patier est certainement l’un de ceux qui connaissent le mieux le solitaire barbu. Les deux hommes auront passé précisément soixante-dix-sept jours en mer en 2003. Patier rejoindra «VDH» en Australie en 2003 après son abandon dans sa tentative du tour du monde à l’envers, contre vents et courants, pour l’aider à remonter son bateau vers l’Europe. Un journal avait alors titré: «Pythagore et Claudel font du bateau.»

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Patier se souvient de ces deux mois et demi de mer et de l’amitié qui les lie depuis: «C’est l’homme le plus normal du monde. D’humeur égale, et tout est source chez lui de plaisir. C’est un peu le Clint Eastwood du large. Il lui arrive de rire des éléments, et trouve ça même parfois amusant, car c’est un homme assuré. C’est un scientifique, méthodique, précis. Un homme très sage mais aussi un impitoyable compétiteur.»

Avec la tête, «VDH» pense économie; avec les mains, il la réalise. En 1990, il avait achevé son tour du monde avec l’un des budgets les plus modestes de la course, sans sponsor. Il avait écrit un livre ensuite, racontant son Vendée Globe. Il n’avait sollicité aucune aide extérieure pour le rédiger, comme c’est souvent le cas. Il l’avait écrit avec son père, Roger. Et puis c’était autant de gagné sur l’à-valoir. Qu’espère un solitaire après sept mois de mer? Il attend une laitue du jardin, de la viande rouge, des draps frais et, surtout, un lit qui ne bouge plus.

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