Interview

Jean-Marc Furlan: «Le milieu du football français est très consanguin»

L’entraîneur de l’AJ Auxerre estime que le football français, trop refermé sur lui-même et pénalisé par sa précarité économique, peine à voir plus loin que le prochain match à gagner

A la mort d’André Menaut, le 15 juillet dernier, l’entraîneur de l’AJ Auxerre Jean-Marc Furlan fut l’une des rares personnalités du football français à rendre un hommage appuyé à celui qu’il considérait comme «un ami et un mentor». Resté en Ligue 2 après avoir promu ce printemps le Stade Brestois parmi l’élite, celui qui se décrit parfois comme «le vilain petit canard» de sa corporation jette un regard sans concession sur le microcosme des entraîneurs français. Un milieu qu’il défend mais qu’il aimerait plus curieux et plus ouvert.

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Le Temps: Comment le football français a-t-il pu passer à côté d’un André Menaut?

Jean-Marc Furlan: Des gens comme Michel Hidalgo ou Aimé Jacquet le connaissaient et l’appréciaient. André Menaut a entraîné deux ans Bordeaux et créé le centre de formation des Girondins mais c’est vrai qu’il a énormément souffert de n’avoir jamais été complètement reconnu, ni par le milieu académique, pour qui le sport était une matière vulgaire, ni par le milieu du football, qui ne voyait en lui qu’un «intello». Pour moi, c’est, de loin, le meilleur théoricien que l’on a eu en France.

Pourquoi une telle défiance réciproque?

Ce n’est pas propre au football, cela existe dans beaucoup de sports en France, à l’exception du handball qui s’est beaucoup appuyé sur le monde enseignant. Le problème du football, c'est qu’il suffit d’y jouer un an pour croire que l’on comprend et prétendre donner son avis. Le milieu s’est protégé en se refermant sur lui-même avec, il faut le reconnaître, une certaine facilité à décrédibiliser tous ceux qui n’étaient pas du sérail. Le fossé s’est creusé lorsque le football français a délivré son propre diplôme d’entraîneur. Au Portugal, par exemple, les entraîneurs doivent passer par l’université. Nous, on s’est coupés de ce monde-là, on est devenus très consanguins. Moi, j’en souffrais déjà quand j’étais joueur, avec les collègues c’étaient toujours les mêmes discussions, les mêmes idées. Et puis à Bordeaux, André [Menaut] a commencé à me parler de Jean Piaget, de Bernard Jeu… Ça m’a passionné! Enfin un autre regard, enfin une épaisseur, enfin une approche globale!

On ne peut plus faire du football une fin en soi, il doit être un repère structurant, s’accompagner d’une éthique

Jean-Marc Furlan

André Menaut a théorisé le besoin d’un «sens» allant plus loin que le résultat et le classement. Vous avez dit récemment dans une interview à «France Football» que la jeune génération est de plus en plus sensible à cet aspect.

Nos vies sont toujours plus complexes, on le voit avec les jeunes joueurs que l’on accueille. On ne peut plus faire du football une fin en soi, il doit être un repère structurant, s’accompagner d’une éthique. Avec l’âge, un entraîneur a besoin de se demander pourquoi il fait la même chose depuis vingt-cinq ans, quel est le sens?

Le sens, qui n’est pas forcément le «beau jeu»…

Surtout pas! André Menaut insistait beaucoup là-dessus. Le sens n’est pas lié à l’esthétique et le beau jeu est une notion trop fade, trop abstraite, qui plus est difficile à définir. C’est plus une affaire d’émotions et de sensations. Par exemple, le jeu actuel de Liverpool n’est pas beau à voir mais il fait vibrer et il correspond à quelque chose de profondément ancré dans la culture de ce club. Mettre en place du beau jeu réclame du temps. Trois clubs en France ont su le faire: Sochaux, Auxerre et Nantes; trois clubs formateurs qui pouvaient travailler avec les mêmes joueurs pendant dix ou quinze ans. Aujourd’hui, ce n’est plus possible.

Pourquoi les clubs français peinent-ils à proposer du sens?

Il faut une approche multifactorielle mais ce qui caractérise le football français, qui est le plus taxé d’Europe, c’est une très grande précarité économique des clubs, qui perdent de l’argent alors qu’ils sont organisés selon une logique issue du monde de l’entreprise. Nos présidents cherchent à être crédibles sur le plan comptable et pressent les entraîneurs de gagner le prochain match. On ne fait rien de durable sans une vision plus profonde, à long terme. A côté de cela, le football français a tout de même façonné des entraîneurs merveilleux, comme Hidalgo, Jacquet et Deschamps, même si le football de sélection est à part. Notre plus belle réussite, c’est l’intégration des anciennes colonies qui nous permet aujourd’hui d’avoir les meilleurs joueurs du monde. Il y avait 52 Français sélectionnés à la Coupe du monde en Russie, vous vous rendez compte?

On dit que la France produit des joueurs mais pas d’équipes…

Sur le plan des clubs, c’est vrai, nous avons énormément de mal. J’ai connu l’époque où l’on croyait que le football espagnol allait mourir, et puis ce pays, l’un des plus pauvres sur le plan des idées, s’est complètement transformé en absorbant celles de Johan Cruyff. Aux Pays-Bas, en Allemagne, gagner ne suffit pas. Nous, nous avons pris un autre virage. Là encore, il y a plusieurs facteurs et il est difficile de taper sur les entraîneurs et même sur les dirigeants. Avec les nouveaux droits télé, on espère se structurer pour devenir plus viables économiquement, ce qui permettra aux clubs d’être plus costauds et aux entraîneurs de penser à autre chose que de sauver leur place.

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Il y a de plus en plus d’entraîneurs étrangers. C’est une bonne chose?

Oui, bien sûr. D’une manière générale, le mélange, les échanges et la diversité sont autant de choses qui permettent de s’enrichir. Moi, je défends la pluralité des styles et des méthodes. A ce titre, je regrette encore le départ de Lucien Favre, qui nous a beaucoup apporté.

On constate que ces entraîneurs étrangers s’adaptent souvent assez vite au contexte français…

Je suis content que vous le souligniez. C’est vrai, et c’est la preuve que l’analyse doit toujours être systémique.

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