Une semaine en ballon (3/6)

Jean-Paul Bolens et les volcans

A l’occasion du Salon du livre de Genève, hommage à Raymond Pittet (1927-1985), footballeur, journaliste, écrivain qui, mieux que quiconque en Suisse romande, tissa des liens entre ces univers. Ce troisième extrait, daté de 1979, évoque un joueur à lunettes dont il valait mieux ne pas pénétrer le «secteur»

Une semaine en ballon avec Raymond Pittet

La démarche: «Le football et les Hommes» et Raymond Pittet

1er extrait: La Coupe du Monde, épouse de son temps

2e extrait: Les enfants du village

L’un des personnages les plus attachants qu’il me fut donné de connaître dans notre football fut Jean-Paul Bolens. C’était une brute invraisemblable.

Mais il faut nuancer.

Jean-Paul Bolens, quelque part dans ses lointaines Amériques, en conviendra: il était d’une dureté implacable. Mais avec lui-même d’abord. Et quand il attaquait un adversaire, il prenait autant de risques qu’il en imposait à l’autre. Donc, Jean-Paul n’était pas un vicieux.

D’autre part, il était grand et sec, taillé en footballeur britannique du début du siècle. Enfin, il portait des lunettes et ne distinguait pas toujours très bien le «secteur». Et puis, les ravages éteints, Jean-Paul était (et demeure) le plus chic des garçons.

Je l’ai connu en 1945 au tournoi Freeley à Berne. Je jouais avec les juniors du Fribourg et nous venions de ramasser une veste somptueuse (6-0) contre Servette. Nous avions été «traversés» par un petit ailier gauche génial qui devait faire son entrée en ligue nationale le dimanche suivant. Il s’appelait Jacky Fatton. Bolens jouait avec l’équipe du Lausanne-Sports et, regardant le match suivant, je désignai Fatton lui disant:

- Celui-là, c’est un crack!

Bolens réajusta ses lunettes et me demanda:

- Lequel?

- Le petit, là, qui joue à l’aile gauche!

Deux minutes plus tard, Fatton marquait un but magistral et Bolens remit ses lunettes en place une fois de plus. Quelques heures plus tard, Lausanne joua contre Servette la finale du tournoi. Fatton disparut de la circulation en cinq minutes: Bolens avait passé dans le «secteur».

Le «secteur»! Bolens jouait le secteur, c’est vrai. Il jouait très bien, du reste, mais on ne sait pourquoi (ou plutôt on le sait très bien), il régnait dans une zone de trente mètres après un quart d’heure de jeu.

Il prenait des coups parfois, mais ne disait jamais un mot. Il se vengeait dans les dix secondes suivantes.

Il passa au Stade Lausanne où il ne joua pas beaucoup, les arbitres ayant fini tout de même par le distinguer. Il s’en fut alors dans les corporatifs puis, un beau matin, s’avisa que la Suisse n’était pas faite pour les aventuriers. Il partit donc pour… le Salvador et s’établit à Sonsonate, où il entreprit de très belles affaires. Très à l’aise, dans une magnifique propriété, Jean-Paul Bolens joua à nouveau au football et brisa quelques adversaires plus petits que lui. Il devint une vraie terreur au Salvador et endossa le maillot national. Les Salvadoriens le considéraient comme une grande vedette.

Bolens vécut des aventures exaltantes, dangereuses. Au Salvador, son courage était admiré. Un jour, le vulcanologue Haroun Tazieff que je devais rencontrer à Lausanne s’en alla explorer un volcan très dangereux en Amérique centrale. Les compagnons capables de le suivre au bord extrême du cratère étaient rares. Mais Tazieff en avait trouvé un, grand, sec, rigolard, méprisant le danger. J’avais vu la photo et avais ouvert les yeux comme des prunes: le grand sec était… Jean-Paul Bolens.

Sacré Jean-Paul! L’année qui suivit le tournoi Freeley de Berne, je le retrouvai comme adversaire au tournoi Gusti Mayer, sur le terrain «du tennis» au Lausanne-Sports. Je commençais par lui «rentrer dedans» en guise de mesure prophylactique. Mais il répliqua sec. A la mi-temps, comme nous sucions des morceaux de citron, je lui dis:

- Jean-Paul, on arrête!

- Comme tu veux, moi je n’ai pas peur!

On termina le match tous les deux, ce qui était alors un exploit pour chacun de nous.


Extrait de «75 ans d’histoires du football vaudois», Editions Tribune de Lausanne, 1979.

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