Portrait

Jean-Philippe Jel, seul homme licencié en natation synchronisée

Il est le seul homme en Suisse à pratiquer la natation synchronisée en compétition. Par amour de l’eau et du beau geste. En souvenir aussi d’une enfance contrainte

Etrangement, on ne lui avait jamais fait ce jeu de mots: Jel comme… gélatine, cette substance visqueuse qu’utilisent en natation synchronisée les nageuses pour maintenir leur chignon sous l’eau. Un nom prédestiné donc. Mais lui n’a pas besoin de s’en enduire. «Je pourrais peut-être lisser ma barbe avec», sourit-il. Mais Jean-Philippe Jel ne se grime pas. Pas de maquillage, tout juste l’indispensable pince-nez rose et, les jours de compétition, un maillot de la même teinte «pour le fun».

Les 6 et 7 avril derniers, il était à Bruxelles. Epreuve Masters (compétitrices de plus de 20 ans, lui en a 42). Une quinzaine de nations représentées et, divine surprise, trois autres hommes dans le bassin. Dont un Belge, «le local de l’étape qui a vraiment très bien nagé mais comme une femme, alors que moi, je pratique la natation synchronisée comme un homme, je n’imite pas les filles». Jean-Philippe Jel est le seul homme licencié en Suisse, inscrit au Lausanne Natation. Il en est à sa quatrième compétition. A Bruxelles, il a évolué en solo et en duo avec Rebecca Simonetti de Montreux.

La grue, le voilier…

Il se juge moins souple que les femmes mais plus puissant. Il dégage ainsi davantage de volume lors des sorties hors de l’eau. Pour le reste, les figures qu’il propose sont identiques: grue, jambes de ballet, château, voilier (les initiés comprendront). Sa chorégraphie à sec (avant l’entrée dans le bassin) est un must: il prend la pose du penseur de Rodin. Dans les gradins, les téléphones portables immortalisent l’instant. Une nageuse n’oserait pas cette posture.

Il se dirige vers la coach, lui demande: «Je peux essayer ça?» Elle le regarde des pieds à la tête, en passant par la bedaine naissante, hausse les épaules: «Vous vous foutez de moi?» Non, il ne se moque pas

En cela, Jean-Philippe Jel a l’impression d’apporter quelque chose à ce sport académique pétri de codes. Deux exemples: le chignon est obligatoire, une nageuse aux cheveux courts doit s’en fabriquer un faux, et la variété de musiques qui accompagnent les chorégraphies est limitée. «Toujours les mêmes airs, comme dans le patinage artistique, c’est lassant», juge Jean-Philippe. Lui souhaite nager sur du death metal. Il n’a pas encore osé. Mais osera un jour. «Je suis un trublion, sans pour autant être exubérant», confie-t-il.

Jean-Philippe Jel aime l’eau, depuis tout petit, sous toutes ses formes. La brasse, le papillon, le dos, le crawl, le plongeon et l’apnée à la sortie en 1988 du Grand Bleu, le film de Luc Besson. En 2016, il cumule les longueurs et langueurs à la piscine de Vevey. Ennui. Voit dans la ligne d’à côté des filles enchaîner les beaux gestes, lever la jambe, bomber le torse et sourire au monde. Il se dirige vers la coach, lui demande: «Je peux essayer ça?» Elle le regarde des pieds à la tête, en passant par la bedaine naissante, hausse les épaules: «Vous vous foutez de moi?» Non, il ne se moque pas.

Pas «parmi nos gamines»

La coach en réfère au comité du club. Qui tranche: «Pas question que ce quadragénaire s’ébroue parmi nos gamines, il peut tout au plus suivre dix cours particuliers et payants.» Jean-Philippe accepte. «Au début, je me sentais comme un novice de l’eau qui ne sait plus rien faire, je ne comprenais rien à ce sport, je découvrais quelque chose.» Il a mal partout, ne sait pas flotter, est incapable de faire une pointe.

Puis, miracle au show de Noël 2016: deux filles sont partantes pour un trio. La révélation. Une synchronisation dans l’eau qui anesthésie la douleur. Il est admis au club, même si certains parents voient en lui un pervers au milieu de petites filles. Même si aussi des compétitrices lancent: «Il fait quoi ici, ce type? C’est un homo?» Jean-Philippe Jel est divorcé, papa d’un garçon, a une compagne qui le soutient dans son choix sportif. Son fils ne dit évidemment pas aux copains que son père danse dans l’eau au lieu de taper dans un ballon, ce qui ne le chagrine pas. «C’est normal», concède-t-il.

Pas de déviance!

Jean-Philippe Jel est né en Picardie, du côté d’Amiens, fils unique d’une assistante sociale et d’un militaire «extrêmement rigide qui m’habillait en noir et n’admettait aucune déviance». Doué dans les études, Jean-Philippe transgresse en multipliant les apprentissages. Il détient un master en lettres, un master en sciences de l’éducation (il a été instituteur) et possède un grade de militaire (capitaine) pour faire tout de même plaisir au paternel. Depuis septembre, il étudie la médecine à Lausanne. Un «vieux» parmi 600 autres en première année. Il adore cela, être en décalage et puis apprendre le corps, l’anatomie, la physiologie, les muscles, les os.

«J’aurais dû commencer plus tôt», regrette-t-il. Il a mis de l’argent de côté, peut voir venir. Il n’évalue pas ses chances de passer en deuxième année, «parce que c’est un peu la loterie». Le soir, entraînement, dix heures en tout par semaine. Il n’a rencontré aucun obstacle pour décrocher sa licence «parce que le sexe de la personne n’est pas demandé dans cette discipline». Il a bien sûr vu Le grand bain, ce film où huit hommes un peu paumés forment un groupe de nageurs. «Un peu superficiel», commente-t-il.

Ce jour de rendez-vous, on l’a retrouvé à la piscine de Mon-Repos, à Lausanne. Il est venu avec son maillot de bain rose. Loin des couleurs sombres de l’enfance, lui glisse-t-on. Il dit qu’il travaille là-dessus, en ce moment.


Profil

1977 Naissance à Amiens.

2008 Naissance de son fils.

2010 Professeur des écoles.

2011 Arrivée en Suisse.

2013 Rencontre sa compagne à la piscine de Corseaux (VD).

2017 Débuts dans la natation synchronisée.

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