Jérémy Desplanches nage environ quatre heures par jour, tous les jours. Dans quelles eaux l’esprit part-il se baigner pour échapper à la mécanique des longueurs s’enchaînant comme à l’infini? «Parfois, en fin de journée, je commence à avoir faim, alors je pense à ce que je vais manger le soir, s’amuse l’intéressé. Mais la plupart du temps, je suis focalisé sur ma technique, mes coulées, la manière dont je lance mes bras. Ainsi, je ne m’ennuie pas.» 

Le marathonien avance plus facilement en se figurant l’arbre, là-bas, à 200 mètres, puis le banc 250 mètres plus loin, et ainsi de suite, plutôt que la ligne d’arrivée. En version natation, cela revient à visualiser chaque brasse, chaque virage, chaque battement de jambe. C’est marrant, parce qu’à l’échelle de sa carrière, Jérémy Desplanches ne fonctionne pas comme ça. Mais alors pas du tout.

«Quand tu as un rêve, tu y penses en permanence, même si tu sais qu’il y a des étapes à franchir et qu’elles sont importantes», justifie-t-il. Son rêve à lui est olympique, et tout ce qui sépare une édition des Jeux de la suivante n’est donc qu’une succession de brasses, de virages, de battements de jambe.

Plonger dans l’histoire

En août 2018, le Genevois est devenu champion d’Europe du 200 mètres quatre nages, performance inédite pour un(e) athlète suisse depuis Flavia Rigamonti sur 1500 mètres dix ans auparavant. En juillet 2019, sur la même épreuve, il a remporté une médaille (d’argent) aux Mondiaux, ce que seuls quatre compatriotes avaient fait avant lui. Dès lundi, à Budapest, il défendra son titre européen dans le mini-slip de favori pour plonger encore plus profondément dans l’histoire. Mais tout cela n’a donc à ses yeux qu’une importance fort relative.

Beaucoup de sportifs calent leur vie sur les cycles olympiques, mais rares sont ceux qui témoignent de l’obsession de Jérémy Desplanches. «Quand je suis sorti du bassin à Rio, en 2016, après m’être pris une belle raclée en demi-finale, je n’avais qu’une hâte: commencer à m’entraîner, aussi dur que possible, pour avoir une nouvelle chance quatre ans plus tard. Depuis, cela m’obnubile.» Au point qu’il «peine à se concentrer» sur les enjeux des Mondiaux. Et que l’idéal, ces prochains jours à Budapest, serait «de gagner, sans être prêt à 100%». Son pic de forme, on l’a compris, doit être atteint dans trois mois.

Le grand bonhomme de 1 mètre 92 pour un peu plus de 70 kilos, sculpté en V de «victoire» par le travail de l’eau, est le genre d’ambassadeur dont chaque discipline sportive aurait besoin. Il est sympathique, pense vite et parle bien, capable d’expertise pour le passionné comme de pédagogie pour le profane.

Dans son sillage fonce une nouvelle génération de nageurs talentueux, à l’instar du Tessinois Noè Ponti qui se plaît ces derniers temps à chasser ses records de Suisse. Avec ses exploits, Jérémy Desplanches a offert un nouvel horizon aux talents du pays. «Je ne leur ai pas dit comment faire, ou quel chemin suivre. Mais mes résultats ont pu contribuer à les inspirer, c’est vrai et, aujourd’hui, le but d’un nageur suisse n’est plus d’atteindre la demi-finale d’une compétition. C’est d’aller en finale, et de se battre pour la médaille.»

Ce changement de perspectives fait écho à celui qu’il a lui-même vécu en déménageant à Nice en 2014. Quelques années auparavant, il avait décroché son premier titre de champion de Suisse sans être «un gagnant dans la tête». Il était à la croisée des bassins. «Soit je restais au pays, j’allais gagner pendant quelques années mais rien faire au niveau international; soit je partais en acceptant de repartir tout en bas de l’échelle, de tout réapprendre, pour exploiter mon potentiel à fond.»

Sur la Côte d'Azur, le nageur plutôt sûr de lui se retrouve face à un entraîneur, Fabrice Pellerin, lui disant qu’il est «correct partout mais bon nulle part», et à des filles qui le battent. Cela fait aujourd’hui plusieurs années qu’il est en couple avec l’une d’elles, la triple championne d’Europe Charlotte Bonnet. «C’est notamment elle qui m’a appris les rouages du haut niveau, l’importance de l’hygiène de vie, la routine à adopter. Avec le temps, nous avons progressé ensemble. Aujourd’hui, son rôle a changé: elle est là pour me dire que, si je sens les prémices d’une blessure, rater un entraînement n’est pas un drame.»

Une «tête de mule»

Cela n’arrive pas souvent. Depuis son exil, Jérémy Desplanches estime avoir sauté «quatre ou cinq séances», pas plus. Il se dit «tête de mule», peine à s’écouter, ne dévie presque jamais de son plan de préparation idéal. «Je sors rarement et je bois peu d’alcool. Les écarts que je m’autorise, c’est une pizza, un burger ou un kebab de temps en temps.» Ça fait du bien. Tant que cela reste exceptionnel. «J’ai tendance à visualiser mon concurrent qui, à l’autre bout du monde, reste droit sur sa ligne de conduite…»

A Tokyo, le Genevois sera satisfait s’il juge avoir investi tout ce qui pouvait l’être. La médaille? Il verra bien. Comme la dépression post-olympique, dont souffrent tant d’athlètes une fois leur raison de vivre conjuguée à l’imparfait? «Non, je n’en ai pas peur, répond-il. Un peu parce que je sais déjà que je continuerai jusqu’à Paris 2024. Et puis, surtout, j’ai hâte des JO, mais j’ai aussi hâte de découvrir ce que la vie me réservera après.»


Profil

1994 Naissance à Genève.

2002 Premières brasses au Genève Natation 1885.

2014 Déménagement à Nice.

2018 Champion d’Europe à Glasgow.

2019 Médaille d’argent aux Mondiaux de Gwangju.


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