En plein mercato d’hiver, c’est un transfert d’une autre sorte. D’ailleurs, Jérémy Guillemenot ne quitte pas le FC Saint-Gall, avec lequel il revient tout juste d’un camp d’entraînement dans le sud de l’Espagne. Le jeune attaquant genevois (22 ans) a simplement rejoint Common Goal, un «club» qui compte de plus en plus d’adhérents. Pour y entrer, une seule règle: verser 1% de son salaire à l’une des associations caritatives partenaires de la fondation Common Goal.

«J’ai signé le 29 décembre, raconte Jérémy Guillemenot, sans se départir de ses réflexes de footballeur. Par le passé, on m’a déjà proposé différentes associations, mais je voulais quelque chose en rapport avec le football et mes origines, françaises par mon père, portugaises par ma mère. C’est comme cela qu’à travers Common Goal, j’ai choisi The Football Club Social Alliance, qui forme et finance de jeunes entraîneurs dans différents pays du monde, afin qu’ils servent de guides et de modèles dans leur communauté.»

«Les joueurs sont plus généreux et concernés qu’on ne le dit généralement» Jérémie Guillemenot

Jérémy a découvert ce projet par Me Olivier Ducrey, avocat spécialiste du droit du sport et occasionnellement conseil juridique en Suisse de Common Goal. «En tant que footballeurs, nous sommes très souvent sollicités pour soutenir des bonnes causes, explique l’avant-centre de l’équipe de Suisse M21. Contrairement à l’image que l’on nous colle, les joueurs sont souvent généreux, et pas déconnectés de la vie réelle. Lorsque mon avocat m’a parlé de Common Goal, j’ai commencé à m’y intéresser. Et j’ai trouvé cela très différent: ce n’est pas une œuvre de charité traditionnelle mais un mouvement collectif que ses leaders tentent d’étendre dans le milieu du football.»

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Common Goal est né médiatiquement le 4 août 2017 lorsque le champion du monde espagnol de Manchester United Juan Mata a annoncé sur le site The Players' Tribune qu’il allait désormais reverser 1% de ses revenus, via une fondation créée avec l’homme d’affaires allemand Jürgen Griesbeck, et qu’il incitait les différents acteurs du football à l’imiter. Très vite, l’Allemand Mats Hummels fut le premier joueur à rejoindre Common Goal. Les stars américaines Megan Rapinoe et Alex Morgan furent les premières joueuses, Julian Nagelsmann le premier entraîneur, Aleksander Ceferin (UEFA) le premier dirigeant, le FC Nordsjælland (Danemark) le premier club, Banco Santander le premier sponsor, le Manchester United Supporters' Trust le premier groupe de supporters.

Une parité quasi parfaite

«Jérémy est le premier joueur suisse à rejoindre une équipe internationale de 145 footballeurs et managers, hommes et femmes, couvrant les cinq continents, se réjouit Ben Miller, secrétaire de Common Goal. Bien sûr, 1% est un petit pourcentage que personne ne remarque, mais si toute l’industrie du football s’engageait, cela représenterait 500 millions de dollars par an investis dans des projets caritatifs.» Les fonds récoltés alimentent un réseau de plus de 130 organisations qui travaillent autour du football avec 2,5 millions d’enfants et de jeunes dans plus de 135 pays.

La grande idée de Common Goal est de miser sur la puissance du symbole et la force de la communauté plutôt que sur le seul poids de l’argent. «Tous ceux qui rejoignent le mouvement témoignent qu’ils partagent des valeurs, souligne Me Olivier Ducrey. Il n’y a pas que des stars, mais des joueurs de tous les niveaux. L’an dernier, il y avait exactement le même nombre d’hommes que de femmes. J’ai rencontré le président du club danois [l’Anglais Tom Vernon]: un gars super cool, en sandales et bermuda, qui a convaincu tout le monde dans son club – joueurs, dirigeants, supporters – de le suivre. C’est exactement ce que veut Common Goal: faire réfléchir le plus grand nombre et, petit à petit, changer les mentalités.»

Devenir un lobby vertueux

A terme, l’idée serait de devenir sinon un syndicat, du moins une force capable de peser sur les grandes décisions du football pour faire entendre les voix de la sagesse, de l’entraide et du partage. Le chemin est encore long mais Jérémy Guillemenot se réjouit de faire désormais partie de l’aventure. «Je sens que j’entre dans une sorte de famille. Il y a d’ailleurs un groupe WhatsApp où chacun publie des photos des projets qu’il soutient ou des voyages qu’il a faits.» Le Genevois envisage de convaincre ses coéquipiers saint-gallois de le suivre et assure qu’il n’a pas eu besoin de demander l’autorisation de son club. «C’est un choix personnel et je fais le versement moi-même, non le club.»

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Dans ce milieu pourri d’intermédiaires et de commissions, la procédure d’adhésion est d’une grande limpidité. En témoigne le célèbre e-mail envoyé en octobre 2017 par Giorgio Chiellini. Le défenseur de la Juve y commet plus de fautes en dix lignes qu’en 90 minutes mais sa sincérité est touchante et son intérêt réel. «Hello. I am Giorgio Chiellini, player of Juventus. I am not interested in advertising, I want only to support a brilliant project. Sorry for my English. I try to make the best as possible!» Pour tous, c’est d’une même simplicité: pas de contrat signé, pas de vérification des revenus déclarés. «C’est un gentleman agreement entre Common Goal et le joueur, qui peut prendre fin à tout moment, précise Olivier Ducrey. Je connais Jérémy et sa famille depuis trois ans et il m’a tout de suite fait part de sa volonté de redonner quelque chose au football. L’avantage, pour lui comme pour de nombreux joueurs qui ne sont pas des stars, c’est que cela évite de créer une fondation. Bien souvent, ces structures consomment beaucoup de paperasses et ne parviennent plus à tourner une fois que le joueur a arrêté sa carrière.» Avec plus de 90% de l’argent directement versé au projet caritatif, Common Goal va droit au but.