Tennis

Jérôme Kym, balles neuves

Révélé début février en Coupe Davis, ce jeune colosse argovien (1,95m) fête ses 16 ans le 12 février. Plus que son physique, c’est son attitude qui impressionne les spécialistes. Swiss Tennis reste prudent mais le suit de près

Au nom d’un précédent tristement célèbre, nous n’écrirons pas qu’il est celui que le tennis suisse attend. D’ailleurs, le tennis suisse n’attend rien, surtout pas chez les garçons, sinon de manger son pain noir lorsque Roger Federer et Stan Wawrinka auront pris leur retraite. Mais alors que la nuit s’apprête à tomber, quelques lueurs brillent dans l’obscurité: des bougies sur un gâteau d’anniversaire. Celui de Jérôme Kym, 16 ans ce 12 février.

Jérôme Kym, originaire de Möhlin (Argovie), s’est signalé à l’attention du grand public le 2 février en battant le record de précocité de Heinz Günthardt. Titularisé en double par Severin Lüthi à 15 ans et 11 mois, ce grand garçon (1,95m) est devenu le plus jeune joueur suisse en Coupe Davis. Il n’est pas passé à côté de l’évènement en contribuant, associé à Henri Laaksonen, à battre la paire russe Donskoy-Rublev. Il a confirmé la semaine suivante en atteignant les quarts de finale du tournoi Future d’Oberentfelden.

Jérôme Kym ne sort pas de nulle part. Il compte déjà cinq titres nationaux chez les juniors, est soutenu par Swiss Tennis depuis deux ans, a fait partie de l’équipe M14 championne du monde en août 2017 à Prostejov (avec Yarin Aebi, Till Brunner et le coach Michael Lammer). Surtout, il a atteint en décembre dernier à Bienne la finale des Championnats de Suisse élite, perdant face à Laaksonen après avoir battu trois joueurs plus âgés et bien mieux classés: Vullnet Tashi (N2, 14), Adam Moundir (N3, 36), Marc-Andrea Hüsler (N1, 5).

Du strapontin au fauteuil

Mais là où le gamin a épaté tout le monde, c’est par son culot. «Moi il m’a plu, pas forcément par son jeu mais par son attitude, avoue Marc Rosset, qui commentait la rencontre pour la RTS. Il en voulait, il serrait le poing. Et il a du mérite parce qu’Henri Laaksonen n’est pas le type le plus charismatique du circuit. Un Federer te pousse, t’encourage, Laaksonen ne te dit rien, tu dois te démerder. Et il l’a bien fait. Ce n’était qu’un double face à un type [Rublev] qui a fait n’importe quoi, mais à 15 ans, Federer ne gagnait pas ce match.»

Henri Laaksonen a tout de même parlé, avant le double, pour demander la titularisation de Jérôme Kym. Une semaine plus tôt, à Melbourne, Severin Lüthi nous expliquait à demi-mot que sa sélection était autant un encouragement pour lui qu’un avertissement pour ceux (il visait Johan Nikles et Antoine Bellier) qui pensaient avoir une place assurée. «J’ai vraiment hésité à le sélectionner. Puis son intensité à l’entraînement m’a très vite obligé à envisager de l’aligner», reconnut Lüthi à Bienne. Plus incroyable encore, le débutant – peut-être sous le coup de l’adrénaline de la victoire – osa dire à son capitaine qu’il se sentait prêt à jouer un éventuel simple décisif.

Federer: «Il sert plus fort que moi»

L’attitude est souvent ce qui distingue le champion du bon joueur. Malgré sa grande taille, qui lui permet de balancer des aces à plus de 200 km/h, c’est ce mental que mettent en avant ceux qui connaissent Jérôme Kym, ou que soulignent ceux qui le découvrent, comme Roger Federer. «Il m’a échauffé avant ma demi-finale et ma finale à Bâle, raconta le Bâlois vendredi, en marge de la présentation de la Laver Cup à Genève. Je ne le connaissais pas. Bon d’abord, il ne joue pas comme quelqu’un de 15 ans. Il sert plus fort que moi, ça commence par là… J’ai senti qu’il aime jouer sur les grands courts, qu’il n’a pas peur. Et ça, ça s’apprend pas vraiment, tu l’as ou pas. Lui, il l’a.»

Les anecdotes qui émergent à son propos depuis quelques jours font obligatoirement penser au jeune Federer. Beaucoup d’ambition, peur de personne, avec un côté insouciant, parfois impertinent, un amour immodéré du tennis, un attrait nettement moins prononcé pour l’effort physique et une haine viscérale de la défaite. «Je vise au moins le Top 100 et, bien sûr, le Top 10», avouait-il en 2015 dans l’Aargauer Zeitung. Kym, qui a terminé sa scolarité obligatoire l’été dernier, se consacre entièrement au tennis. Il a découvert ce sport par hasard, en même temps qu’une vieille raquette suspendue à un clou chez son grand-père. «Je ne savais pas ce que c’était, j’ai demandé.»

Il tape ses premières balles de l’autre côté du Rhin, en Allemagne, avant de rejoindre à 10 ans l’académie TIF de Rodolphe Handschin à Bâle. «Il adorait le jeu, était plus en difficulté sur les exercices techniques et n’aimait pas le travail physique, se souvient son ancien entraîneur. Il était déjà grand, avec un bon toucher de balle et une accélération puissante mais il était aussi un peu pataud. Il a donc fallu emballer le tout dans un paquet où il travaillait sans s’en apercevoir. Ce qui était particulier chez lui, c’est qu’il avait toujours deux options: d’abord tout faire pour essayer de gagner, et si ça ne marchait pas, tout faire pour ne pas perdre. Il a toujours eu un très fort caractère mais je pense qu’il a forgé son mental chez nous d’une manière inhabituelle, que je crois très pédagogique: il n’a pas joué que contre des plus forts, mais parfois aussi contre des adversaires de son niveau ou plus faibles. La combinaison des trois lui a donné un mental de gagnant.»

La Fédération le protège

Encore peu présent sur le circuit ITF, Jérôme Kym est 327e mondial chez les juniors mais 31e joueur suisse. Au même âge, Stan Wawrinka était 69e, Roger Federer 86e et Marc Rosset «ne se souvient pas mais sûrement loin derrière!». Tous ont fortement progressé à partir de 16 ans. Pour les imiter, ce grand gabarit qui correspond aux standards actuels de la nouvelle vague (Tsitsipas 1,93m, Zverev 1,98m, Medvedev 1,95m, Kachanov 1,98m) insiste notamment sur l’agilité, la mobilité, la souplesse. Il prévoit de disputer les Grand Chelem juniors l’an prochain.

Consciente du potentiel du jeune homme autant que des dangers d’une surexposition précoce, Swiss Tennis a fermé les écoutilles et refusé toutes les demandes d’interview. Lorsqu’il en parle, le chef de la relève Yves Allegro s’efforce de toujours remettre les choses dans leur contexte: si Jérôme est «très bon», c’est toujours «pour son âge»; s’il «n’a jamais vu un jeune de 15 ans qui peut jouer à un tel niveau», il se souvient bien en revanche en avoir vu échouer (Roman Valent, Robin Roshardt). «Il faut pas lui mettre la pression, il a encore du chemin à faire», rappelle Roger Federer.

Publicité