Affaires

Le jeu trouble du football espagnol

Sur les vingt dernières années, aucun pays européen ne totalise autant de grandes stars, de succès en Ligue des champions et de scandales fiscaux que le football espagnol. Est-ce vraiment une coïncidence?

C’est bien parti pour être le feuilleton de l’été, celui que l’on lira sur les plages, moite de sueur et de crème solaire, celui qui alimentera les discussions le soir à l’apéro, fera gonfler les rumeurs de transferts et comblera les trous dans les éditions des journaux. Celui qui passionnera ou énervera ou lassera, ou les trois.

Cristiano Ronaldo est convoqué le 31 juillet devant le juge de première instance et d’instruction de Pozuelo de Alarcon, banlieue chic de Madrid où il réside. Selon la Hacienda publica (le Trésor public), la star du Real Madrid aurait dissimulé 14,76 millions d’euros de revenus de droits à l’image perçus entre 2011 et 2014.

Lire aussi: Cristiano Ronaldo est accusé de fraude fiscale

Drapé dans sa dignité, le quadruple Ballon d'or jure qu’il n’a pas cherché à se soustraire à l’impôt, reproche à son club de ne pas le soutenir suffisamment (en clair: payer son amende) et menace de quitter l’Espagne pour un pays où il ne serait pas persécuté. Les forums et les réseaux sociaux s’en délectent.

Les condamnations se suivent et se ressemblent…

Au-delà du cliché du footballeur cupide, cette histoire interpelle. Parce que Cristiano Ronaldo n’est pas un cas isolé. Le 24 mai dernier, la Cour suprême espagnole a définitivement tranché le cas Messi: la star argentine du FC Barcelone a été condamnée à 21 mois de prison (les peines ne sont effectives qu’à partir de 2 ans en Espagne) et 2,1 millions d’euros d’amende pour fraude fiscale. Son compatriote et coéquipier Javier Mascherano a écopé lui de 846 000 euros d’amende et d’un an de prison en janvier 2016, toujours pour des revenus non déclarés.

Partout, le diagnostic coïncide: la gestion du football espagnole est désastreuse, l’argent est dilapidé en transferts exorbitants et inutilement fréquents

Rafael Mendez, journaliste

En janvier de cette année, l’ancien attaquant du FC Barcelone Alexis Sanchez a reconnu avoir dissimulé au fisc espagnol près d’un million d’euros lié à l’exploitation de ses droits à l’image entre 2012 et 2013. En décembre 2016, les Football Leaks révélaient que l’ancien milieu allemand du Real Madrid Mesut Özil avait subi un redressement fiscal de 2 millions d’euros. Un mois plus tôt, le parquet espagnol réclamait 10 ans de prison et 18 millions d’euros d’amende à l’encontre de l’ancien attaquant camerounais du FC Barcelone (entre 2004 et 2009) Samuel Eto’o. Partis depuis monnayer leur talent à l’étranger, les Espagnols Xabi Alonso, David Villa et Iker Casillas ont eux aussi dû régler une forte amende pour éviter la prison.

Citer tous les cas serait fastidieux et impossible, car chaque jour apporte sa nouvelle affaire. Cette semaine, c’est José Mourinho, l’entraîneur portugais de Manchester United, qui est visé par une plainte pour une fraude fiscale présumée de 3,3 millions d’euros durant son passage au Real Madrid (2010-2013), tandis que l'attaquant argentin du PSG Angel Di Maria, lui aussi ancien du Real (2010-2014), a conclu un accord avec le parquet espagnol et payé une amende de 2 millions d'euros pour ne pas purger sa peine de 16 mois de prison.

Grandes stars, grandes victoires, grands scandales

Le football espagnol, c’est six des dix dernières victoires en Ligue des champions, sept des dix premiers du classement du Ballon d'or 2016, six des dix footballeurs les mieux payés au monde. Sur les vingt dernières années, aucun pays européen ne totalise autant de grandes stars, de grandes victoires et de grands scandales. Est-ce seulement une coïncidence? Il y a, lorsqu’il s’agit de dribbler le fisc, un particularisme espagnol, qui ne concerne pas que les joueurs. En novembre, le journal El Confidencial a révélé que le fisc réclamait plus de 52 millions d’euros aux cinq plus grands clubs du pays, le Real Madrid, le FC Barcelone, l’Atlético Madrid, le FC Séville et le FC Valence, pour des commissions versées lors des transferts, normalement à la charge des joueurs.

Les milieux économiques et politiques complices

Ce n’est que l’un des nombreux subterfuges imaginés par les clubs espagnols pour rester à la pointe. Il en existe beaucoup d’autres, qui impliquent souvent la collaboration – ou la complicité – des milieux économiques et politiques. Dans un article hallucinant paru en 2013 dans El Pais, le journaliste Rafael Mendez donne la parole aux administrateurs judiciaires et inspecteurs du fisc chargés d’apurer la dette des clubs en faillite.

«Partout, le diagnostic coïncide: la gestion du football espagnole est désastreuse, l’argent est dilapidé en transferts exorbitants et inutilement fréquents, il y a une mer de commissions plus que suspectes, et le Trésor public et les administrations fiscales ont montré durant des années une surprenante mansuétude à l’heure de renégocier les dettes.»

«Au moins les narcotrafiquants respectaient des règles»

A la Corogne, le Depor, 140 millions de dettes dont 40 aux impôts, renouvelle cinq contrats le week-end précédant l’arrivée de l’administrateur judiciaire. L’avocat Antonio Gonzalez Bustos, qui géra la crise au Sporting Gijon en 2005, constate avec surprise que «les critères de gestion de base ne sont pas applicables» dans le football.

Dans les rues de Séville, José Antonio Bosch, avocat désigné par un juge, s’entend crier des noms de joueurs à acheter. Il constate surtout qu’aucun créancier ne veut être celui qui fera tomber le Betis. A l’Atlético, Luis Manuel Rubi, qui avait traité précédemment d’affaires de drogue en Galice, résume d’un air résigné: «Au moins les narcotrafiquants respectaient des règles.»

«La frontière entre le légal et l’illégal est mouvante»

Spécialiste de l’Espagne contemporaine à la Maison de l’histoire à Genève, Sébastien Farré souligne combien «la frontière entre le légal et l’illégal est mouvante, changeante et poreuse». Il observe sur la durée «un constant mouvement de balancier, une période de très grande tolérance suivie d’un sévère retour de bâton. Ainsi, à la fin des années 1990, on a voulu interdire l’endettement des clubs et leur imposer le passage en S.A. Cela aboutit à la relégation administrative du FC Séville et du Celta Vigo. Il y eut des manifestations, des grèves et finalement l’Etat a fait machine arrière. En fin de compte, la Liga a repris avec 22 clubs…»

L’historien rappelle que «depuis les années 1960, le Barça et le Real sont érigés au rang de porte-drapeaux. Les autorités politiques ont toujours tout fait pour qu’ils soient compétitifs sur le plan international.»

La loi Beckham

Entre 2003 et 2010, le football espagnol a ainsi bénéficié d’une exemption fiscale qui sembla faite pour lui. Elle est d’ailleurs connue comme la «loi Beckham». Ce «régime spécial des impatriés» (son véritable nom) permettait à tout nouveau résident étranger gagnant plus de 600 000 euros par an d’être imposé au taux fixe de 24% (contre 52% actuellement). Plus aucun joueur ne bénéficie de ce privilège depuis 2016, ce qui a peut-être obligé les clubs à trouver de nouvelles «solutions» pour combler le «manque à gagner».

«L’autre difficulté avec l’Espagne, c’est que ces aides licites ou illicites prennent des formes extrêmement diverses, reprend Sébastien Farré. Certaines municipalités ont directement financé des clubs, comme Jesus Gil y Gil lorsqu’il était à la fois président de l’Atlético Madrid et maire de Marbella. D’autres détournent des fonds publics, échangent ou requalifient des terrains. D’un trait de plume, le prix du mètre carré des terrains appartenant au Real Murcie a passé de 3 à 600 euros. Cela a permis d’effacer la dette…»

La réponse de l’administration évolue

La réponse de l’administration évolue. Actuellement, la tolérance du public n’est plus aussi grande, crise oblige. La valise pleine de billets, longtemps considérée comme un treizième salaire et partie intégrante du folklore (au point d’être ironiquement singée par les spectateurs dans les matches de fin de saison), est désormais traquée par les agents des impôts. A Valence, l’étude des mouvements bancaires des joueurs de l’équipe de Levante a montré que beaucoup avaient très fortement réduit leurs retraits d’argent dans les mois suivants un match contre Saragosse en mai 2011. Affaire en cours…

L’Espagne veut-elle vraiment en finir avec l’exception fiscale du football? Y a-t-il une «croisade contre le football» afin de «liquider les clubs»? Ou n’est-ce encore qu’un «coup bas» du pouvoir madrilène pour attaquer Barcelone? Périodiquement, ces questions nourrissent le feuilleton de l’été.

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