Jeunes, bosseurs et stylés, les entraîneurs portugais conquièrent l’Europe

Football Le FC Bâle reçoit Porto ce soiren huitième de finale aller de la Liguedes champions

L’entraîneur bâlois Paulo Sousa estl’un des nombreux coaches portugaisà la mode

C’est presque un paradoxe. L’entraîneur du FC Porto, Julen Lopetegui, est Espagnol. Car la tendance actuelle, marquée, est au coach portugais. Il y en aura tout de même un ce soir au Parc Saint-Jacques, sur la touche de ce huitième de finale aller de Ligue des champions: Paulo Sousa, entraîneur du FC Bâle. Sousa a signé au printemps dernier. Pas le plus connu des prétendants mais le président bâlois, Bernhard Heusler, en avait fait sa priorité. Au même moment, Leonardo Jardim, autre entraîneur portugais méconnu, décrochait le job également très convoité à l’AS Monaco. Quelques jours plus tard, l’équipe de deuxième division française de Clermont-Ferrand devenait le premier effectif professionnel à être confié à une femme. Helena Costa, une Portugaise (qui démissionnera quinze jours plus tard).

On s’était alors dit qu’il y avait une sorte de mode, née sans doute de l’exemple de José Mourinho, la star du coaching, et peut-être aussi de l’influence de Jorge Mendes, l’agent le plus puissant du football. Là-dessus arrive la Coupe du monde, avec trois entraîneurs portugais (record): au Portugal bien sûr (Paulo Bento), mais aussi en Iran (Carlos Queiroz) et en Grèce (Fernando Santos). Le Portugal sombre mais l’Iran fait bonne figure et la Grèce se qualifie pour la première fois de son histoire. A l’automne, revient la Ligue des champions avec, cette fois, autre record, six entraîneurs portugais engagés: Paulo Sousa et Leonardo Jardim, mais aussi Marco Silva (Sporting), Jorge Jesus (Benfica), André Villas-Boas (Zenith Saint-Pétersbourg) et bien sûr José Mourinho (Chelsea).

Aujourd’hui, Jardim tire le maximum de l’AS Monaco tandis que Sousa se balade en Suisse avec Bâle. Et force est de constater que ces entraîneurs portugais ont plus qu’un joli costard et un bon agent pour eux. Ils seraient au total une centaine de par le monde, et dix-sept (sur dix-huit équipes) en première division portugaise. Dans The Technician, la revue de l’UEFA destinée aux entraîneurs, Jorge Jesus (Benfica) met les pieds dans le plat. «Les qualités tactiques et stratégiques des techniciens portugais en font les meilleurs entraîneurs du monde.» Pour un peuple que l’on présente volontiers comme humble et complexé, c’est la révolution des œillères.

Tout a débuté au Portugal, au début des années 2000. «Après une longue tradition de techniciens étrangers, hongrois ou anglais, Benfica, Porto et Sporting ont montré la voie en donnant leur chance à de jeunes entraîneurs locaux», explique le commentateur de la RTS David Lemos, Suisse d’origine portugaise. Mourinho, puis Villas-Boas, ont gagné avec Porto avant de signer en Angleterre.

D’autres les ont remplacés, souvent sur le même modèle. Jeunes, éduqués, ouverts sur les techniques modernes de management et sur les nouveaux outils technologiques, polyglottes, avec cette façon très particulière de vivre méticuleusement leur passion. N’étant pas connus, ils ont souvent débuté tout en bas de l’échelle, avec des enfants ou des équipes amateurs. Mourinho a commencé par être soigneur, puis entraîneur assistant, puis traducteur de Robson à Barcelone.

«Chez nous, tout le monde est entraîneur», s’amuse João Alves, le coach le plus marquant du Servette de ces quinze dernières années. «Les gens sont fous de foot et il y a dix journaux qui ne parlent que de ça.» Presque tout le monde, en fait, car les anciens grands joueurs prennent rarement le risque d’écorcher leur image. Pas d’Eusebio, ni de Figo ou de Pauleta sur les bancs de touche. Ils ont laissé le champ libre à des joueurs plus modestes, qui se sont tournés très jeunes vers l’entraînement et ont complété leur bagage par une formation universitaire, à l’Institut supérieur d’éducation physique de Lisbonne, notamment. Mourinho était entraîneur adjoint à 24 ans, Villas-Boas à 27 ans, Marco Silva monte en première division comme entraîneur principal à 32 ans.

Paulo Sousa, lui, et comme João Alves, fut un très grand milieu de terrain, deux fois vainqueur de la Ligue des champions avec la Juventus et Dortmund. Mais comme les anonymes, il a eu l’humilité d’apprendre son nouveau métier tout en bas avant d’arriver à Bâle. Malgré sa renommée, il n’a pas craint d’entraîner au pays de Galles, en Hongrie et en Israël. Helena Costa est allée faire ses classes au Qatar et en Iran, a fait du recrutement pour le Celtic Glasgow. De tout temps, les Portugais ont été de grands voyageurs. La petitesse du pays et l’ouverture sur l’océan les y incitent. Partout où ils passent, ils s’adaptent. «Le Portugais est habitué à se débrouiller avec les moyens du bord», souligne João Alves au téléphone.

Mais le fond de l’affaire est footballistique. S’ils s’imposent partout, c’est parce qu’ils font gagner leurs équipes, et donc qu’ils connaissent merveilleusement bien le foot. «Nous avons une manière spéciale de regarder le football, concède João Alves, en donnant beaucoup d’importance à la technique et à la tactique. Si je vous avais en face de moi, je pourrai vous expliquer cela en détail, mais ce sont des choses que l’on se transmet de génération en génération. Chez nous, la formation des entraîneurs est également quelque chose de très important.»

Historiquement, le père des entraîneurs portugais se nomme Artur Jorge, vainqueur de la Ligue des champions en 1987 avec Porto. Un personnage atypique, communiste, universitaire, diplômé de la Fac de sport de Karl-Marx Stadt. On méconnaît en Suisse Carlos Queiroz. Entraîneur de la volée de jeunes champions du monde M20 en 1989 et 1991, il fut longtemps le bras droit cultivé et diplomate d’Alex Ferguson à Manchester United. Une sorte de Daniel Jeandupeux lusitanien, dont l’élégance et le parler beau décomplexèrent sinon les joueurs, du moins les entraîneurs. Car tous s’inscrivent dans une même lignée. «Chacun est très fier de la réussite des autres, s’étonne David Lemos. Paulo Sousa, que j’ai rencontré récemment, insiste beaucoup sur ce sentiment.»

«Chez nous, tout le monde est entraîneur. Il y a dix journaux qui ne parlent que de foot»