Le fondement d’un mental solide consiste à donner un sens, une connotation existentielle, à sa carrière. «Il est important de rester connecté avec son désir, d’entrer dans une autre procédure que simplement gagner ou perdre, bon ou mauvais, tout ou rien. Parce que, en définitive, le tennis est une activité monotone», expose le psychologue Makis Chamalidis.

Comme chaque année, cette question centrale occupe un étage du Grand Hyatt de Manhattan, où l’US Open loge ses conférenciers. Le tennis vit avec son époque, celle des méandres de la pensée cognitive, où s’engouffrent une batterie de psychologues, sophrologues, naturopathes. Ensuite seulement, dans l’activité concrète, commence un autre rituel, plus archaïque et intuitif. Tout se joue ici, dans la posture et la bravade. Jeux de rôles, jeux de vilains, jeux de dupes.

Le cri

Il agit comme une stimulation de la force, du courage, ou de la concentration. L’exemple du tennis, d’un point de vue scientifique, démontrerait que crier en soulevant son sac Migros rend la tâche moins lourde, et qu’ajouter un mot savant («c’mon», «vamos») donne une portée héroïque à quantité de victoires insignifiantes – une guêpe estourbie du premier coup, une armoire Ikea montée sans blessés, etc.

Les plus virulent(e)s dépassent aujourd’hui les 100 décibels. ­Michelle Larcher de Brito, 16 ans et demi, menace le record de Maria Sharapova (112 décibels, le bruit d’un avion de tourisme au décollage). «Tous ces cris ne viennent pas du cœur», suspecte un arbitre international. Les académiciennes, en particulier, semblent reproduire une forme de glapissement belliqueux, dont certains évoquent moins la combativité – défaut de fabrication? – que des incantations à la gloire des plaisirs charnels. «Nous ne leur apprenons pas à glapir», ricane Nick Bollettieri. Pour le célèbre mentor, le tennisman ahane comme le maçon à la tâche, le cambrioleur en fuite, le mammifère en rut.

Mais Marco Chiudinelli explique aussi: «Le cri permet d’évacuer la tension après une frappe, notamment après un geste technique difficile qui, pour gagner en précision, nécessite de retenir sa respiration. Le cri libère la puissance au moment de l’impact.»

Certaines foules s’offrent en écho à l’impétuosité sonore de leurs idoles. Elles sont rares. Globalement, l’onomatopée excessive et intentionnelle agace, tandis qu’un règlement la réprouve. «Mais comment la démontrer? s’interroge l’arbitre. Aucun joueur n’avouera jamais qu’il crie pour perturber l’adversaire, encore moins parce qu’il est perturbé lui-même.»

Les rituels

Une étude sérieuse démontre que, sur la durée moyenne d’un set, Rafael Nadal ajuste son caleçon entre 85 et 97 fois. Coquetterie hiératique, minutie frénétique: près du banc, trois bouteilles sont soigneusement alignées sur le sol, l’étiquette orientée plein axe.

Toni Nadal, l’oncle et mentor, expose doctement: «Rafa est une boule de nerfs. Pour tempérer ses ardeurs, nous avons instauré une routine, dont le rituel de la serviette qui, après chaque rallye, consiste à s’essuyer doucement le bras gauche, puis le visage, puis à nouveau le bras gauche.»

La confrérie du dépassement de soi enseigne le comportement routinier, la gestuelle machinale, comme un exutoire. Tripoter son cordage, ranger ses affaires rassure et réduit le champ d’action à un périmètre constant, celui de l’instant présent. Daniel Begel, psychologue américain, considère le tic, «trouble intentionnel impulsif apparenté à la superstition», comme «la stratégie la plus archaïque de notre civilisation en matière de gestion des émotions». Il peut conduire au toc, le trouble obsessionnel compulsif: actuellement en traitement, un joueur s’impose de compter jusqu’à six (six pas, six mots, six mouvements) avant chaque point.

Tous les joueurs portent en eux quelques croyances mystiques, dont ils font l’éloge de l’ordinaire. Ils utilisent la même douche, écoutent le même morceau de musique, fréquentent le même restaurant, jusqu’à réserver la même table et commander le même plat. Ils manifestent devant l’aléa une vulnérabilité lancinante, proportionnelle à leur volonté de tout maîtriser, dans le contexte d’un métier de haute précision. Effets pervers: des joueurs perdent leurs moyens parce qu’ils ne portent pas leurs chaussettes fétiches, parce qu’il n’y a pas de myrtilles au petit déjeuner, parce que le chauffeur n’a pas emprunté l’itinéraire habituel.

L’intox

Si le meilleur coup du tennis est parfois le coup fourré, l’enquiquineur moderne, néanmoins, est plus allusif que ses ancêtres. Rafael Nadal sautille comme un boxeur pour chauffer ses muscles et, surtout, les esprits. Mais Thomas Muster forçait le passage au changement de côté, Ivan Lendl jouait le passing sur l’homme, Horst Skoff volait la raquette de son adversaire pendant la pause.

Un match se gagne aussi dans les vestiaires. On feint l’insouciance ou la témérité, on simule un boitillement suspect, on observe et on jase: «Tu sais ce que certains disent de toi?» L’intox façon Thierry Champion: «Je suis blessé, j’y vais juste pour la forme.» L’intimidation selon John McEnroe: «Tu me demanderas un autographe à la sortie.»

«Je suis d’un naturel réservé mais, quand j’ai commencé à monter dans la hiérarchie, j’ai dû moi aussi développer des talents d’acteur», a confessé Nathalie Tauziat.

Le «body langage»

Le tennis a développé une dialectique corporelle, certes succincte, adaptée au débat tactique. Toute la finesse du body langage consiste à délivrer un message (relax, déchaîné, déprimé, fatigué) et à tromper ses propres appréhensions, inconsistances ou faiblesses. Car si le corps parle, même avec des maux choisis, il ne dit pas toujours la vérité.

D’un mimétisme empirique, le tennis est entré dans un enseignement classique de la posture. Mâchoire conquérante; pour aller de l’avant. Poings serrés; pour tenir le sort du match entre ses mains. Regard inquiétant; pour inquiéter. Roger Federer, en cela, est un exemple parlant: il a apprivoisé son impétuosité adolescente en lui substituant une désinvolture étudiée, pour devenir un homme trop cool.

Selon une étude américaine, 65% du message contenu dans un dialogue ordinaire serait véhiculé par le langage corporel, tandis que les mots le porteraient à hauteur de 33% seulement. Ceux qui n’y entendent rien au body langage, dans le tennis, peuvent toujours cogner comme des sourds, en n’écoutant que leur cœur.