Lorsqu’ils arrivent au centre d’entraînement de l’équipe brésilienne de judo, après deux heures et demie de bus, Popole Misenga et Yolanda Mabika ne passent pas inaperçus. Il y a souvent une ou deux caméras de télévision, avec des journalistes venus du monde entier, qui sont là pour les filmer. Les deux judokas congolais racontent leur histoire entre deux combats, avant d’essayer de retrouver leur concentration sur le tatami. «C’est très dur pour nous ici, explique Popole, 23 ans, en égouttant la sueur de ses tresses rasta. Le niveau est très élevé, surtout pour des judokas comme nous qui ont dû arrêter leur sport… Mais cette possibilité de pouvoir intégrer l’équipe des réfugiés et de participer aux Jeux de Rio, c’est comme un rêve!»

Leur histoire est celle de beaucoup de jeunes Congolais, ballottés par les soubresauts d’un pays où la guerre a déjà fait plus de cinq millions de morts. Tous les deux ont fui leur ville de Bukavu, dans le Nord-Est du pays, après l’invasion de groupes rebelles. Tous les deux ont été récupérés par l’armée régulière après des semaines d’errance dans la forêt, et placés dans un centre d’éducation par le sport à Kinshasa. Le judo était alors considéré par les autorités locales comme un moyen de structurer des milliers d’orphelins en déshérence. Popole, en 2010, a même obtenu une médaille de bronze aux championnats d’Afrique. Les deux judokas ont échappé à la folie de la guerre, mais ils doivent alors subir celle de leur fédération nationale. «Les entraînements étaient terribles, on n’avait même pas cinq minutes pour boire, on était frappé, raconte Yolanda, 28 ans. C’était si violent qu’on en sortait souvent blessé, ou en sang…». Les athlètes qui n’obtiennent pas les résultats escomptés sont même privés de nourriture, ou emprisonnés.

Lorsque Popole et Yolanda sont qualifiés pour les Championnats du monde organisés à Rio en 2013, c’est elle qui décide la première de prendre la fuite, sans rien savoir des règles de l’asile, de la langue portugaise, ou de la topographie de Rio: «J’ai franchi la porte de l’hôtel sans me retourner et j’ai parlé en Français à tous les Noirs que je croisais… Jusqu’au moment ou quelqu’un m’a emmené dans un salon de coiffure africain et m’a mise en contact avec la communauté congolaise.» Popole, pour sa part, accepte de représenter son pays aux Championnats. Après sa défaite au premier tour, il est puni et refuse de monter dans l’avion du retour. C’est à l’Institut Reacão, une école de judo implantée dans les favelas et créée par le médaillé olympique Flavio Canto, qu’ils vont finalement renouer avec leur discipline. Première mission pour Geraldo Bernardes, qui a entrainé l’équipe brésilienne de judo pendant quatre olympiades: leur apprendre que le tatami n’est pas une zone de guerre. «Ils étaient tellement agressifs à l’entraînement qu’ils balançaient leurs coéquipiers en dehors des tapis», se souvient-il.

Aujourd’hui, les deux Congolais sont apaisés, mais leur vie reste difficile dans un pays qui n’accorde pas d’aides financières aux réfugiés. Popole s’est marié et a eu un enfant avec sa femme brésilienne, qui l’accueille dans la favela de Bras de Pina. Yolanda vit chez les uns et les autres, à Cordovil, un quartier encore plus dangereux. Ils bénéficient d’une bourse de l’Institut Reacão qui leur permet de payer leurs frais de transport et de bénéficier d’une formation universitaire gratuite, mais pour Popole, c’est loin d’être suffisant: «Après l’entraînement, j’ai faim, avoue-t-il. Des fois la nourriture manque à la maison, et comme je n’ai pas encore de papiers je ne peux même pas gagner ma vie en travaillant.» Lui, l’enfant de la guerre, souffre aussi d’une violence qu’il ne s’attendait pas à trouver au Brésil: «Le soir, on entend des coups de feu, les trafiquants de drogue se battent entre eux, j’ai vraiment peur quand je rentre chez moi.»

A travers leur engagement dans le judo, Popole et Yolanda ne sont pourtant pas étrangers à la formation de cette équipe de réfugiés qui va participer aux prochains Jeux de Rio. «On peut même dire que cette initiative est née en partie grâce à eux, explique Sebastian Pereira, chargé de la préparation sportive au Comité olympique brésilien. Lorsque nous avons été alertés sur leur situation, nous avons contacté le Comité international olympique à Lausanne pour leur demander de l’aide. Nous avons été les premiers à soulever cette question des athlètes réfugiés et c’est à ce moment qu’est née l’idée de créer une équipe spécifique, patronnée par le mouvement olympique.» Après des mois d’entraînement le ventre vide, les deux Congolais ont reçu en mai un premier versement de 6000 dollars chacun pour les aider dans leur préparation. Quarante-trois réfugiés à travers le monde devraient bénéficier de cette aide, et seulement une dizaine sera sélectionnée dans la future équipe qui défilera dans le stade Maracana lors de la cérémonie d’ouverture.

Pour Popole et Yolanda, après seize mois loin des tatamis, il s’agit maintenant de rattraper le temps perdu. Mais Geraldo Bernardes est confiant: «Ils ont la chance d’être arrivés au Brésil qui est une grande nation de judo, avec dix-huit médailles olympiques. Ils peuvent s’entraîner avec des champions du monde comme Rafaela Silva et profiter des conseils de nos nutritionnistes, kinés ou techniciens.» Sur le tatami, Popole enchaîne les prises. Dans la catégorie des 81 kilos, il affiche un physique impressionnant. «C’est un diamant brut, à nous de le tailler», se félicite Geraldo à la fin de la session. Popole, ruisselant de sueur, sait qu’il n’aura que quelques minutes pour prendre une douche avant d’attendre les trois bus qui le ramèneront dans sa favela, autour de minuit: «Le Comité olympique nous reconnaît comme des êtres humains et il nous donne notre chance, lâche-t-il en souriant. A Rio 2016, je me battrai pour tous les réfugiés.»