Sur les 82 nations représentées à Vancouver, certaines font de ces JO une affaire d’État, le rang obtenu au classement des médailles faisant l’objet de nombreuses spéculations. Après une première semaine pauvre en médailles pour la Russie, Boris Gryzlov, président de la chambre basse de la Douma, n’a pas hésité à déclarer au journal Le Monde que «tout ce qui se situe en dessous de la quatrième place (le rang final obtenu au Jeux de Turin de 2006 au classement des médailles, NDLR) est évidemment un fiasco, en particulier pour les responsables du sport de notre pays». Cette préoccupation rappelle la lutte acharnée que se livraient les États-Unis et l’URSS durant la guerre froide. Les Jeux olympiques étaient devenus une tribune médiatique très convoitée du haut de laquelle les deux « Grands » faisaient la démonstration de leur puissance à coup de médailles et de records. Car la performance olympique d’un pays a d’importantes répercussions. «Ces répercussions sont avant tout symboliques, selon Fabien Ohl, sociologue du sport. En réalité, les dimensions symboliques sont essentielles tant dans notre vie quotidienne qu’en ce qui concerne les relations internationales, les identifications individuelles ou collectives.»

«La position au classement du tableau des médailles semble bien dérisoire par rapport aux problèmes sociaux auxquels sont confrontées nos sociétés. Mais se joue ici une affirmation de l’identité nationale, une présentation de la nation et des qualités de ses citoyens. Dans cette mise en scène des identités, validée par les épreuves sportives, se jouent à la fois une auto perception de la nation et une démonstration de ses qualités collectives. Il s’agit évidemment parfois de traits culturels mais aussi de stéréotypes, voire d’une fiction, étant donné la diversité des personnes qui composent chaque nation.», poursuit le sociologue. Roger Federer par exemple, représente certaines qualités typiques attribuées aux Suisses; l’efficacité, le travail, la discrétion ou la précision.

Ainsi la victoire de Didier Défago lors de la descente olympique de Vancouver a des répercussions bien au-delà du domaine sportif. Fabien Ohl observe qu’elle engendre à la fois «la valorisation d’une certaine identité collective pour les Suisses sensibles à cet événement, des conséquences locales pour la station de Morgins qui pourrait exploiter cette image et un partage d’émotions chez des individus fiers et heureux de ces qualités qu’ils peuvent partager ou s’attribuer partiellement». Cet épisode glorieux du sport national projette une certaine identité suisse sur la scène internationale, mais «l’utilisation de la notion d’identité nationale au singulier suppose qu’elle existe en soi, et qu’elle peut être fixée et définie de façon consensuelle, or ce n’est pas le cas, selon Fabien Ohl. L’enlisement du débat français sur l’identité nationale montre les difficultés qu’il y a à vouloir en parler au singulier et à vouloir fixer les choses. Selon les partis politiques, les milieux sociaux, les régions, les origines ou encore les âges, plusieurs façons de définir les identités nationales coexistent. Le sport permet d’affirmer une certaine identité nationale. Mais le ski ne présente pas la même Suisse que le football, dans lequel l’identité présentée est plus métissée. D’autres sports permettraient d’affirmer encore d’autres façons d’être Suisse.»

Si le monde du sport retient son souffle tous les deux ans durant deux semaines olympiques, il s’agit néanmoins d’un événement éphémère et les problèmes politiques, économiques ou sociaux auxquels sont confrontés les pays demeurent. Ce qui est durable, c’est «le prolongement que l’on peut réaliser, à travers le récit, des qualités nationales à partir des séries d’événements sportifs glorieux» conclut Fabien Ohl. Ainsi, les lointaines envolées de Simon Ammann alias « Harry Potter » sur les tremplins enneigés de Whistler ont, d’un coup de baguette magique, fait entrer la simplicité et le savoir-faire suisses dans la légende.