Le Temps: Vos interviews des joueurs sur le court ont beaucoup de succès…

Jim Courier: Les gens retiennent les petits détails. Des choses que moi je ne trouve pas forcément intéressantes. Depuis que j’ai demandé à Roger Federer combien de serviettes du tournoi il avait emmené avec lui [il avait répondu quatre par match], les gens parlent de ça et des journalistes l’accusent d’être cleptomane. Moi, ce que j’aime, c’est que les joueurs racontent leur manière de gérer les moments clés d’une rencontre. J’ai envie de savoir ce qui s’est passé dans leur tête. Mais ces interviews sont avant tout une occasion pour les joueurs de dévoiler leur personnalité au public. Je suis donc un peu tiraillé entre ce que j’ai envie de leur demander et ce qu’il est bien que je leur demande pour répondre aux attentes des supporters.

– Le fait d’avoir été joueur vous aide à vous mettre à leur place…

– C’est clair. Ils sont très à l’aise avec moi. Même ceux que je ne connais pas sont décontractés. Ils savent que je viens de leur monde. Je ne suis pas journaliste. Je les aborde avec un état d’esprit d’ancien joueur et, en fonction de ce que je sais d’eux, j’essaie d’en tirer ce que je pense pouvoir intéresser le public.

– Pourquoi restez-vous sur le circuit?

– C’est un univers dans lequel je me sens bien. Celui dans lequel j’évolue depuis tout petit. Je suis donc ravi d’avoir la possibilité de rester en contact avec ce monde-là, que ce soit par ce travail pour la télévision, mon rôle de capitaine de l’équipe américaine de Coupe Davis ou ma société qui organise des tournois pour promouvoir le sport. Je suis un amoureux du tennis. J’aime être là, regarder les matches, voir ce que font les joueurs, observer l’évolution du jeu.

– Joueur, vous ne sembliez pas très commode. Avez-vous l’impression d’être différent de celui que vous étiez?

– Le jour où j’ai arrêté de jouer sur le circuit ATP, je me suis senti très différent. J’ai réalisé à quel point j’avais été obligé d’être combatif. Je me suis rendu compte de l’état d’esprit que j’avais développé dans tout ce que je faisais. J’avais une mentalité de guerrier parce que j’étais en guerre en permanence. Je sais, l’analogie est mauvaise parce que cela n’a rien à voir avec la guerre et ses atrocités. Loin de moi l’idée de comparer ce que l’on fait avec la vie d’un soldat. Mais en tant que joueur, tu mets ton esprit en mode bataille. Et le jour où j’ai cessé de me battre sur le circuit, j’ai senti que la fragilité s’évacuait et que mon monde s’ouvrait à bien des égards.

– Etes-vous davantage vous-même maintenant?

– Je crois qu’il est possible d’avoir plusieurs versions de soi-même. Et donc de rester soi-même quand on change. Je pense que si je devais retrouver l’état d’esprit que j’avais en tant que joueur, j’en serais capable. Mais je me sens plus à l’aise et plus vivant maintenant.

– Quel regard portez-vous sur Roger Federer, sur son jeu, sa personnalité et sa rivalité avec Rafael Nadal?

– Nous vivons une période unique avec deux incroyables champions, les deux meilleurs de tous les temps jouant en même temps. En plus, si je compare avec ma génération et les générations précédentes, ce sont de bien meilleurs ambassadeurs du tennis que n’importe quel autre joueur qui a été au sommet dans ce sport. Ils adorent le jeu, le protègent et font ce qu’il faut pour le promouvoir. Il existe deux sortes de gens dans le monde, les exploitants de mines et les fermiers. Les exploitants de mines extirpent de la terre tout ce qui a de la valeur et s’en vont sans rien laisser, à part des dégâts. Les fermiers, eux, profitent de la terre mais replantent. Roger et Rafa sont les meilleurs fermiers que le tennis ait jamais eus.

– Etes-vous surpris qu’ils s’entendent si bien alors qu’à votre époque, les meilleurs se détestaient?

– Nous avions une relation plus agressive. Roger et Rafa paraissent plus équilibrés. Ils gèrent l’état d’esprit guerrier dont je parlais avec un plus grand sens des responsabilités, avec moins de myopie et une vision plus large. Leur rivalité est quelque chose de fascinant à suivre.

– Avez-vous l’impression que le fossé entre eux et leurs poursuivants, Djokovic et Murray, se comble un peu?

– On verra. Si on regarde les résultats en Grand Chelem, cela ne saute pas aux yeux. A quelques exceptions près – et notamment ici –, Rafa et Roger se partagent encore les titres. Mais les choses bougent en permanence. Et l’écart va en effet s’amenuiser. Novak, Andy et Robin [Soderling] sont déterminés. Et le temps ne fait pas de cadeau. Si tu ne progresses pas, tu te fais rattraper. Roger et Rafa doivent continuer de s’améliorer. Ce qui n’est pas évident lorsque tu es déjà quasiment un joueur parfait.

– Sur le plan du jeu, quelle est la différence entre le leur et le vôtre à l’époque?

– Je me reconnais davantage dans celui de Rafa. Il est plus proche de mon style ou de celui d’un Thomas Muster. L’évolution de la technologie de toute évidence a modifié un peu le jeu. Mais je me retrouve dans l’énergie que met Rafa sur un court. Quant à Roger, c’est un animal différent. Il est le joueur le plus complet que je connaisse. Il ne parle pas le même langage que les autres sur un court. Il possède une impressionnante variété de coups, qu’il peut jouer à tout moment. Il dégage une sorte de grâce naturelle qui m’est étrangère. Comme n’importe qui d’autre, je l’admire avec émerveillement.

– Federer a joué remarquablement bien au Masters de Londres. Comment jugez-vous son évolution ces derniers mois?

– On ne voit en général que ce qui est en surface. C’est comme avec un canard sur l’eau. Il a l’air tout tranquille et en fait en dessous, il pédale avec ses pattes. C’est pareil pour Roger. On ne sait pas quand il ne sent pas bien physiquement, sauf quand il nous le dit. Et c’est en général avec du recul.

– Peut-il encore gagner un tournoi du Grand Chelem?

– Absolument. Il est si talentueux et parvient si bien à élever son niveau de jeu au fil des tours dans un Grand Chelem… S’il reste en bonne santé, il a encore trois ou quatre ans devant lui pour gagner des Majeurs. Il a un jeu ne lui demandant pas trop d’énergie, une immense expérience et des armes – service, coup droit, variété du jeu… – encore affûtées.

– Quelle leçon peut-on tirer de sa défaite face à Djkovic en demi-finale?

– Que sa défaite contre Novak en demi-finale de l’US Open a eu un impact. Roger l’a battu trois fois entre-temps, mais ce sont les victoires en Grand Chelem qui comptent. Roger le sait, tout le monde le sait. Il en est conscient et je suis certain qu’il trouvera la solution pour changer ça.

– Avez-vous lu le livre d’Andre Agassi? Il y évoque votre relation…

– Je l’ai lu. Ce livre est incroyable. Bien écrit et truffé d’informations. Ma relation avec Andre est intéressante. Elle a commencé lorsque nous étions deux adolescents partageant la même chambre à l’académie de Nick Bollettieri. Il y avait une animosité naturelle du fait que nous visions tous les deux la même chose. Il a toujours été meilleur que moi en tant que junior. Et lorsque nous sommes arrivés sur le circuit professionnel, je l’ai battu au début lors de matches importants. Cela a créé des frictions mais aussi du respect. Et dans la deuxième moitié de nos carrières respectives – la sienne a duré beaucoup plus longtemps –, nous avons développé une amitié. Et maintenant, nous sommes de grands amis. On se parle très souvent. Et on essaie de se voir dès que l’on peut. Nous sommes liés par tout ce que nous avons partagé, mais au-delà de ça, j’apprécie son intelligence, sa manière de penser et le regard qu’il porte sur le monde. Il défie la pensée dominante. J’ai tendance à le faire aussi, alors nous aimons échanger.