Son sport, l’escrime. Presque inné chez un Castillan, comme le foot. Une fine lame de Tolède, qui sait esquiver les assauts à la perfection. Directeur général de la candidature de Madrid en vue des Jeux olympiques de l’été 2020 – la 3e d’affilée, la 4e au total avec 1972 –, Victor Sanchez Naranjo, 53 ans, licencié en droit, n’en est pas à son premier duel. Ses responsabilités au sein de la Fédé­ration espagnole puis inter­na­tionale d’escrime, du Comité olympique espagnol (COE, dont il fut le boss), des précédents essais madrilènes l’ont fait au feu, comme on dit.

Affable mais pugnace, s’exprimant en un français châtié, Victor Sanchez a expliqué au Temps pourquoi la capitale ibère l’emportera sur ses rivales, Istanbul et Tokyo (Doha et Bakou ont déjà été éconduites), lors de l’élection prévue le 7 septembre 2013 à Buenos Aires par la 125e session plénière du CIO.

Le Temps: Comment êtes-vous devenu l’homme fort, la cheville ouvrière de Madrid 2020?

Victor Sanchez: La fonction m’a été proposée très naturellement par Alejandro Blanco, président du COE et de la candidature. Avec mon implication très active dans les dossiers 2012 et 2016, j’avais acquis l’expérience voulue.

– Quelle est la structure de votre organisation?

– Il y a deux entités distinctes: d’abord la Fondation Madrid 2020, politique et administrative, qui relève de la mairie et regroupe toutes les instances intéressées, ensuite la Société Madrid 2020, sorte d’exécutif qui gère les aspects pratiques de la candidature.

– Compte tenu du contexte catastrophique de l’économie espagnole, avec une dette publique qui atteindra 79,8% du PIB à la fin de l’année (cela hors le prêt de 100 milliards d’euros accordé aux banques par l’UE) et un chômage à hauteur de 25% des actifs, 52% chez les jeunes, comment peut-on prétendre à des Jeux olympiques qui coûtent toujours plus cher?

– Justement, la situation socio-économique du pays constitue une raison d’investir, de générer des emplois et de la richesse afin de sortir de ce marasme. De surcroît, l’économie mondiale étant très instable, nous savons où nous en sommes maintenant. Mais en 2020? Voyez Londres 2012: quand les JO lui ont été attribués en 2005, la finance britannique était florissante. Depuis, elle s’est dégradée à cause de la crise mondiale. A mon sens, il ne s’agit donc pas d’accorder trop d’importance au point de départ, mais bien à celui d’arrivée… Or, le fait que Madrid possède déjà 80% des infrastructures demandées – y compris l’aéroport, le périphérique, le métro – représente un gage considérable de stabilité. Nos investissements auront un caractère minimaliste, voire austère.

– D’un point de vue strictement olympique, Madrid dispose aujourd’hui de 27 sites sportifs sur les 36 requis, la majorité des «manquants» devant plutôt être rafraîchis que bâtis. Cela ne va guère générer d’emplois…

– Les travaux liés aux Jeux ne se situent pas que dans le domaine de la construction. Je mentionnerai les nombreux emplois, directs ou indirects, dans les secteurs de l’hôtellerie, de la restauration, de l’hébergement, des transports et du tertiaire en général. Nous devons aussi édifier un village des athlètes ainsi que quatre sites entièrement nouveaux, moderniser le stade et la piscine olympiques.

– Les retombées pécuniaires des JO ne couvrent plus des budgets qui explosent constamment – voir Londres 2012 (12 milliards d’euros au lieu des 2,9 initiaux), Athènes 2004 (20 milliards), sans même évoquer Pékin 2008 (40 milliards). Le spectre du déficit ne vous effraie pas?

– Non, je vais vous dire pourquoi. En matière de JO, il existe deux budgets séparés: l’opérationnel – l’organisation des Jeux – et les investissements. A chaque fois, c’est celui-ci qui a augmenté. Nous, nous ne risquons rien, car notre budget d’investissement culmine à environ 1,7 milliard d’euros, et, vous l’avez vu, nous n’avons pas à prévoir une flambée de sites nouveaux. Il n’y aura aucun déficit à l’issue de l’exercice. D’ailleurs, la garantie de financement globale que nous demanderons, en cas d’élection, à la municipalité madrilène, à la région de Castille et à l’Etat central n’excédera pas les 2,5 à 2,7 milliards d’euros pour l’ensemble des deux budgets. Montant qui sera en partie assuré par des fonds privés (sponsors olympiques et nationaux, billetterie, droits TV).

– Vous prenez le contre-pied de Mario Monti, le président du Conseil italien, lequel a retiré la candidature de Rome 2020 dans le dessein de ne pas dilapider l’argent des contribuables. Son gouvernement devait consentir, il est vrai, une garantie de 4,7 milliards d’euros.

– Je crois que chaque pays connaît ses finances, et que chaque situation se révèle différente. Notre budget prévisionnel n’a strictement rien en commun avec celui de Rome.

– Jusqu’au dépôt des dossiers au CIO, le 7 janvier prochain, à combien chiffrez-vous la candidature en soi? On a entendu parler de 50 millions d’euros…

– Nous sommes très loin de cela. En réalité, nous n’aurons dépensé que 29,5 millions d’euros, grâce aux précédentes candidatures dont nous tirons profit.

– Vous dites souvent: «2020 est le tour de Madrid, 28 ans après Barcelone», l’unique ville ibérique récipiendaire des JO. Quels motifs invoquez-vous?

– En tout cas, pas la jalousie comme en football! Au contraire, la mairie de Barcelone et la région de Catalogne œuvrent à nos côtés. A part ça, il existe une volonté olympique de la population madrilène [un sondage effectué cette semaine donne 80,2% d’avis favorables]. Etant l’une des rares grandes capitales européennes qui n’a jamais reçu les Jeux, le projet a été adoubé par nos concitoyens depuis longtemps. En Espagne, vous le savez bien, le sport fait partie intégrante de la vie quotidienne, d’où ce goût prononcé d’accueillir les JO. Madrid a la taille, les installations et le climat parfaits pour cela.

– Définissez les grandes lignes de votre candidature.

– Notre qualité première, je le répète, réside dans l’absence de risques financiers. Pour le reste, Madrid est une cité sûre, confortable, ouverte, multiraciale – 194 nationalités y sont représentées –, passionnée de sport, ce qui me rend très serein quant à nos chances de l’emporter. Nous entendons également prouver que l’on peut gérer les JO selon un modèle de management raisonnable, en optimisant les ressources disponibles.

– Cela semble si vrai que vous allez utiliser les deux «plazas de toros» de la ville… Sans crainte de choquer les membres du CIO opposés à la tauromachie?

– A contraire, ils constateront qu’il est possible de soustraire ces arènes à la tauromachie en y implantant des disciplines olympiques, soit la boxe dans l’une et le basketball dans l’autre, la principale, qui sera couverte et a déjà servi pour la Coupe Davis de tennis, des compétitions motos et cyclistes.

– Donnez-nous un argument qui mettra à genoux vos rivaux tokyoïtes et stambouliotes.

– Notre argument décisif rime avec le travail accompli depuis une décennie. Il n’existe aucun secret ni formule magique dans tout ça.

– Au printemps dernier, des experts du CIO nous ont déclaré que Madrid allait une fois encore au «casse-pipe». Que leur répondez-vous?

– Que chacun a le droit d’émettre ses propres idées. A mes yeux, il est trop tôt pour décider qui va gagner ou perdre. Il reste la confection du dossier définitif de candidature, puis la visite de la commission d’évaluation en mars 2013, la publication de son rapport et, enfin, le vote du 7 septembre. En attendant, tous les avis émis ne sont que conjectures.