La dégradation de la situation sanitaire au Japon nourrit une opposition de plus en plus forte aux Jeux olympiques de Tokyo, devenus un véritable casse-tête politique pour les organisateurs. Après avoir annoncé vendredi 14 mai l’extension de l’état d’urgence pour endiguer la forte hausse des cas de Covid-19, le premier ministre Yoshihide Suga a rappelé que «la première priorité était d’arrêter la propagation de l’infection et de protéger la population». Il s’est également dit convaincu de la possibilité de le faire «en réalisant des Jeux en toute sécurité», dès lors que les mesures adéquates étaient en place.

Sa détermination à maintenir les JO à partir du 23 juillet fait écho à celle du Comité international olympique (CIO). «Nous sommes à l’écoute, mais nous ne nous laisserons pas guider par l’opinion publique», a déclaré le 13 mai Mark Adams, le porte-parole du CIO. «Tout nous dit que les JO peuvent se dérouler et se dérouleront.»

La campagne de vaccination patine

Au Japon pourtant, le soutien indéfectible encore réel il y a un an se fissure jusqu’au plus haut niveau. «Pour être honnête, nous nous interrogeons tous les jours sur la meilleure marche à suivre», a reconnu Jun Nagata, cadre de Toyota, partenaire majeur de l’événement. «J’ai très peur pour les JO, non seulement pour le Japon, mais pour les autres pays, qui vivent une situation difficile», a déclaré le 13 mai sur CNBC Masayoshi Son, le très médiatique patron du géant des communications Softbank. Les stars japonaises du tennis, Naomi Osaka et Kei Nishikori, s’interrogent sur le bien-fondé de les maintenir.

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Ces doutes dans un pays qui ne comptait le 14 mai «que» 673 821 cas et 11 396 décès du Covid-19 depuis le début de la pandémie s’expriment alors que l’Archipel peine à endiguer une quatrième vague de contaminations, plus virulente que les précédentes car portée par des variants plus contagieux. Le nombre d’hospitalisations, 70 144, et de cas graves, 1214, atteint des records, saturant les hôpitaux dans plusieurs villes comme Osaka (ouest), où 18 personnes sont décédées du coronavirus chez elles, faute de lits disponibles. Le tout alors que la campagne de vaccination patine, avec seulement 3% de la population ayant reçu une dose.

D’où la décision de Yoshihide Suga d’appliquer l’état d’urgence à trois nouveaux départements, en plus des six, dont Tokyo et Kyoto, déjà concernés.

Une pétition à 350 000 signatures

Dans ce contexte, les annonces sanitaires qui donnent l’impression de privilégier les JO, comme la vaccination prioritaire des 2500 membres de la délégation japonaise, passent mal auprès de la population. Les organisateurs ont certes décidé de réduire de moitié à 90 000 le nombre de membres des délégations devant venir de l’étranger mais prévoient toujours la mobilisation de 10 000 professionnels de la santé, sans compter les lits d’hôpitaux, pour l’ensemble des compétitions.

Mécontents, les Japonais sont à plus de 60% favorables à un report voire à l’annulation de l’événement. Plus de 350 000 avaient signé en dix jours la pétition lancée le 5 mai par l’avocat et politicien Kenji Utsunomiya appelant à «annuler les JO pour protéger les vies». La maison d’édition Takarajimasha, coutumière des campagnes choc, a fait paraître dans le quotidien Nihon Keizai du 11 mai une publicité titrée «Les Japonais seront tués par la politique». Et les milieux médicaux s’inquiètent. L’hôpital Tachikawa Sogo, à Tokyo, a collé début mai une bannière sur sa façade disant: «Les capacités médicales ont atteint leurs limites. Arrêtez les Jeux olympiques!» Le maintien des JO dépend dès lors d’une amélioration, encore hypothétique, de la situation sanitaire.

Cote de popularité en baisse

Pour le cabinet Suga, la question reste politiquement explosive, car des législatives sont prévues à l’automne. D’après un sondage de l’agence Jiji le 14 mai, la cote de popularité du gouvernement a baissé en un mois de 4,4% pour s’établir à 32,2%. Elle n’a jamais été aussi basse depuis l’entrée en fonction, en septembre 2020, du premier ministre. Un affaiblissement qui inquiète le Parti libéral-démocrate (PLD au pouvoir), divisé entre les partisans du maintien et les avocats d’un report à l’automne, une fois la campagne de vaccinations véritablement lancée.

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Les débats autour des JO ont permis à l’opposition de redonner de la voix. Yukio Edano, dirigeant du Parti démocratique constitutionnel (PDC, opposition), juge désormais «impossible de protéger le peuple japonais tout en organisant les Jeux». Selon certains analystes, même la gouverneure de Tokyo, Yuriko Koike, étudierait le scénario d’une annulation de l’événement.