Six capitales et trois mégapoles. La liste des villes désireuses d'organiser les Jeux olympiques 2012, arrêtée à la mi-juillet, ressemble à celle que les bijoutiers et le parfumeurs affichent sur la devanture de leur magasin, histoire de montrer qu'aucune adresse de prestige ne leur échappe dans le monde: Londres, Madrid, Moscou, New York, Paris, Rio de Janeiro, La Havane, Istanbul et Leipzig. Que ces villes clament leur désir d'olympisme n'est pas une surprise pour ceux qui connaissent les arcanes du sport mondial tel qu'il se dirige. «Pour les jeux de 2008, huit s'étaient manifestées, rappelle Gilbert Felli, directeur exécutif du Comité international olympique (CIO). De plus, puisque la date de 2010 a été attribuée à l'Amérique du Nord, les Européens se disent que 2012 est pour eux et ils ont multiplié les candidatures.» Autre précision: les neuf ne sont pour l'heure que candidates à la candidature, ou requérantes, selon la nouvelle terminologie en cours au CIO. La réforme du CIO veut en effet que le cycle des visites ne commence qu'après une présélection qui se fera à la mi-mai, l'élection de la ville hôte n'intervenant que le 6 juillet 2005.

Une fois ces réserves posées, reste une question. Ces cités sont toutes plus connues les unes que les autres. Leurs noms seuls suffisent à faire affluer les touristes de janvier à décembre. Que peuvent-elles bien espérer de l'organisation des JO? Premier élément de réponse, disons, optimiste: faire retomber sur elles un peu de ce symbolisme lié à l'entrecroisement des anneaux. «Dans les villes qui ont organisé des Jeux, il est arrivé que les programmes scolaires incluent des cours sur les valeurs éducatives liées à l'événement. Notre rôle est de maintenir ces valeurs vivantes», dit Gilbert Felli. Plus pragmatique, il continue: «L'attrait économique des JO reste grand.» Il faut entendre ici le mot au sens large. L'événement sportif le plus massif de la planète est devenu, pour la ville hôte, une occasion unique de changer de visage.

C'est la conclusion à laquelle est arrivé Stephan Essex, professeur de géographie à l'Université de Plymouth, en Anlgeterre. Son étude identifie quatre étapes dans l'histoire des Jeux et de leur impact urbanistique. Jusqu'en 1904, ils étaient «de petite dimension, mal organisés et ne demandaient aucune construction». L'édification de bâtiments spécifiques aux Jeux naît à Londres 1908. Troisième phase dès Berlin 1936, où les installations sportives ont un impact limité sur l'urbanisme de la ville. C'est à Rome, en 1960, que les Jeux ont «commencé à représenter une opportunité majeure pour des investissements en infrastructures et pour revitaliser des zones urbaines en friches», selon l'universitaire.

Les JO pour remodeler sa ville. Pour tous les observateurs, c'est Barcelone qui a su le mieux utiliser cette opportunité, en 1992. «Là-bas, il y a clairement un avant- et un après-JO, confirme Gilbert Felli. Le front de mer était constitué d'entrepôts. Aujourd'hui, la population se l'est approprié, grâce aux aménagements intervenus pour les Jeux.» Pour Stephan Essex, c'est «l'échelle des transformations entreprises et l'implication des autorités» qui a été remarquable en pays catalan.

Ces investissements dans les transports, l'infrastructure hôtelière, les télécommunications, etc. sont souvent nécessaires et prévus à moyen terme par les autorités des villes hôtes. Les Jeux servent d'accélérateur voire permettent de trouver des financements inédits, note le professeur. Ce n'est pas un hasard si Bertrand Delanoë, lors de la présentation officielle de la candidature parisienne, a «suggéré» à son équipe que le village soit dans Paris intra-muros, «par exemple aux Batignolles», dans le 17e arrondissement, soit une zone de la capitale qui se cherche un nouveau destin depuis des années.

«L'évolution économique de ces vingt dernières années, avec la disparition progressive de l'industrie, les forces de la globalisation qui ont accru la compétition entre villes en rendant les investissements mobiles géographiquement et les coupes dans les dépenses publiques, a rendu la recherche de financement alternatif nécessaire, continue Stephan Essex. La stratégie de beaucoup de villes a été de promouvoir une économie de consommation, basée sur les services et le tourisme, entendu au sens large et incluant les festivals, les conventions, les grands événements. On conjugue donc développement urbanistique et organisation d'événements capables de focaliser l'attention nationale voire mondiale sur un lieu. Les Jeux olympiques sont en l'exemple le plus visible et spectaculaire. D'un petit rassemblement, ils sont devenus le catalyseur d'une revitalisation urbaine.»

Même entre des villes aussi courues que les neuf requérantes, la compétition économique s'est accrue. Un vrai marketing s'est ainsi mis en place, conclut le professeur, dans lequel les Jeux sont un argument ultime en terme de promotion. Parmi les villes globales, «les avoir eus» est devenu synonyme de sa rénovation, de son urbanisation et de son image.