Timidement, Joann Villeneuve s'est calée dans un coin du stand Sauber et a ouvert en grand ses jolis yeux clairs. C'était il y a quelques semaines et la mère de Jacques Villeneuve faisait son discret retour sur un circuit de Formule 1, en voisine, à l'occasion du Grand Prix du Canada. Plus de vingt ans après avoir perdu son mari Gilles Villeneuve, élevé au rang d'idole au Québec, Joann a retrouvé l'ambiance qui fut celle de son adolescence et de jeune femme. Après s'être éloignée des circuits et du monde de la course après la mort de son mari en mai 1982 au volant d'une Ferrari, la passion de son fils Jacques l'a très vite remise sur la piste de la vitesse et du danger.

Le Temps: Lorsqu'on évoque la femme ou la mère d'un pilote, le mot danger vient

immédiatement à l'esprit. Comment vivez-vous avec ce danger?

Joann Villeneuve: L'amour pour un mari ou un fils est différent bien sûr. Le mari on le choisit, l'enfant est inconditionnel. Ce n'est pas comparable, mais l'angoisse face au danger ne change pas. Pour une mère, la perte d'un enfant lui arrache quelque chose à l'intérieur. Quand on perd son mari, on perd sa vie, ce qu'on prévoyait d'en faire.

– Le fait que Gilles exerçait un métier dangereux a-t-il été un élément de séduction supplémentaire ou au contraire d'inquiétude?

– Non, on s'est rencontré à l'âge de 16 ans. Gilles ne faisait pas un métier dangereux à cette époque (il faisait des courses de moto-neige avant de passer à la course automobile, ndlr). Et puis de toute façon quand on a 15 ou 20 ans, on est inconscient, on ne se rend pas compte. Le risque fait partie d'un ailleurs. A l'époque on était surtout préoccupé de trouver de l'argent pour changer un pneu, réparer un moteur. On ne vivait que pour le lendemain et animé par la passion.

– Gilles avait tout de même un rapport aux risques très particulier. Il semblait jouer avec?

– Moi, je ne le savais pas et je ne m'en rendais pas compte. Je n'avais aucune notion. Lui n'avait pas l'impression d'en prendre plus que les autres. Pour moi, tout le monde conduisait comme lui. Je ne pensais pas que l'on puisse conduire différemment. Je pensais que c'était le meilleur pilote, c'est tout. Mais peut-être que de flirter avec la limite ajoutait à son plaisir. Ça faisait partie de sa personnalité. Qu'il s'agisse d'une auto, d'un bateau, d'un camion, de son hélico, il pilotait tout de la même façon.

– Est-ce qu'on maudit la course automobile lorsqu'elle vous enlève un mari?

– Non, je n'ai pas eu ce genre de sentiment. Gilles m'a aidé à comprendre et à aimer la course automobile. Et puis chez Ferrari je n'étais pas un élément de décoration. J'étais intégrée à l'équipe puisque je m'occupais du chronométrage. Bien sûr, j'ai mis un certain temps à regarder à nouveau des Grand Prix à la télévision, sans jamais complètement débrancher. Mais c'est vrai qu'après l'accident, face à cette injustice, on est plutôt envahie par de la colère. De toute façon, à l'époque, je n'ai pas eu le temps de m'arrêter à ça parce que Jacques et Mélanie avaient besoin de moi. C'est un poids énorme qui vous écrase mais il faut se relever. J'avais 30 ans et j'ai découvert en moi une force que je ne pensais pas avoir.

– Lorsque Gilles s'est tué à Zolder, de manière exceptionnelle vous n'étiez pas là?

– Non, ma fille Mélanie faisait sa première communion. Je me suis dit qu'il y aurait d'autres Grands Prix, alors que cette cérémonie est unique.

– Et puis Jacques, le fils de Gilles, qui a toujours vécu dans cette ambiance de bohème et de course, a lui aussi voulu devenir pilote.

– Très tôt Jacques a voulu faire de la course automobile, être dans ce milieu. J'ai essayé de le détourner du pilotage en lui disant qu'il pouvait être ingénieur ou construire quelque chose. Et qu'il pouvait toujours faire autre chose s'il n'y arrivait pas. Il m'a alors répondu: «Mais il n'y a rien d'autre à faire dans la vie.» Mon ultime argument a été de lui faire remarquer que des millions de gens font autre chose… mais ça n'a pas suffi à le dissuader.

– Et cette fois, avec Jacques, la notion de risque existait vraiment. Vous aviez payé très cher pour le savoir?

– Cette notion de risques existait doublement parce que Jacques n'avait que 16 ans quand j'ai signé les papiers de sa licence pour qu'il puisse courir en

automobile en Italie, et ainsi décharger les circuits de leur responsabilité. Ce fut sans doute le plus dur. Je me souviens m'être dit: «Si tout se passe bien, on va même oublier que j'étais là au début, mais si ça se passe mal je vais me faire massacrer par tout le monde.» J'entendais déjà les accusations: «Comment peut-on être une mère aussi inconsciente.» J'ai eu du mal à gérer cette responsabilité publique en quelque sorte.

– Vous avez même accepté d'accompagner Jacques sur les circuits?

– Bien obligée. Jacques n'avait pas le permis de conduire. Il a d'ailleurs eu du mal avec ça. Il ne voulait pas qu'on le regarde comme «le petit garçon à sa maman», en plus d'avoir un père aussi célèbre dans ce sport. Moi, en retrouvant les circuits, j'ai renoué avec des émotions que j'avais oubliées. Ce fut une période difficile. Puis, tout naturellement j'ai su quand je devais rester à la maison et m'effacer. D'ailleurs, j'avais d'autres choses à faire aussi et je ne suis plus allée sur les courses. Pourtant j'aurais bien aimé être là quand il a gagné le Championnat du monde de F1 en 1997 ou lorsqu'il a remporté les 500 Miles d'Indianapolis, même si c'était moins prévisible. En dehors de ça, on a toujours eu une relation plutôt sympa.

– Quand il a commencé à courir aux Etats-Unis, où les courses étaient beaucoup plus dangereuses que la F1, avez-vous parlé du risque avec lui?

– C'est un non-dit. C'est le genre de chose dont on ne parle pas avec les pilotes. Ce n'est même pas tabou, c'est autre chose. Peut-être que ça va chercher quelque chose qui titille la pudeur.

– Quel est votre sentiment quand vous voyez votre fils, votre enfant, se préparer à prendre le départ d'une course de F1?

– Cette année au sein de l'écurie Sauber, je vois qu'il travaille dur et ça ne se passe pas très bien. Pour moi c'est un super-pilote et ça me rend triste de ne pas le voir plus heureux.

– Jacques se confie-t-il à vous, vous parle de ses soucis?

– Non, pas du tout. En plus, c'est une des personnes les optimistes que je connaisse. Il dit souvent: «A quoi bon se faire des soucis pour ce que l'on ne peut pas changer?»

– En quoi Jacques et Gilles se ressemblent-ils?

– Par la détermination à coup sûr. Même dans les moment les plus durs, les moins sympa, Jacques reste concentré sur ce qu'il veut réussir.