Interview

Joël Dicker: «La défaite, c’est là où le combat commence vraiment»

Le romancier, grand amateur de tennis et de football, porte un regard pertinent sur les liens entre sport et créativité, la quête du dépassement de soi et les raisons du succès des Suisses en tennis

Joël Dicker a choisi de nous recevoir aux «Saveurs d’Italie» à Genève. Un endroit à son image, simple, chaleureux, accueillant, convivial. Ce traiteur transalpin est un peu sa cantine et les patrons sa famille. Il aime ce concept d’une seule grande table où tout le monde se côtoie, toutes classes sociales confondues. Autour d’un café, l’auteur de «La vérité sur l’affaire Harry Québert» et «Le Livre des Baltimore» a accepté de disserter sur le sport en général et le tennis en particulier. Plus d’une heure d’une discussion passionnante.

Le Temps: Quel est votre rapport au sport?

Joël Dicker: Pour moi, il existe de nombreux liens entre la créativité et le sport. Comme le dépassement de soi, la solitude, la difficulté à gérer les passages à vide, les blessures. Il y a plein de similarités notamment avec le tennis, un sport qui me parle vraiment. Le seul, avec la boxe peut-être, qui véhicule quelque chose qu’on retrouve dans la création lorsque le succès est là. A savoir ce vide que représente l’idée que, malgré tout ce qu’on fait, ce sera difficile de faire mieux. Quand vous arrivez au top, vous ne pouvez que vous y maintenir.

Avec ce système de points que l’on défend d’une année sur l’autre, si, par exemple, vous gagnez un Grand Chelem et que l’année suivante vous vous hissez en finale – et ce n’est pas rien une finale de Grand Chelem –, soit vous vous inclinez et vous perdez des points, soit vous gagnez et vous faites juste «aussi bien que» l’année précédente. Il y a comme l’impossibilité de se dépasser. Ou plutôt, cette possibilité n’existe que sur la durée. Cette difficulté-là, cette idée de recommencement, me parle beaucoup…

– En tant qu’écrivain confronté à la nécessité de créer une nouvelle œuvre?

– Oui, par rapport à la difficulté à terminer une œuvre, mais à la notion de performance aussi. Si vous jouez votre meilleur tennis mais qu’en face il joue mieux que vous, vous perdez même si ce n’est pas votre performance qui est en cause. Parfois, vous donnez le meilleur de vous-même mais vous vous heurtez à quelqu’un qui est dans son bon jour, intouchable. Et là, on vous dit «t’es nul, tu n’as pas gagné le tournoi ». C’est dur. Il existe quelques personnes dans le monde - dont font partie un Roger Federer ou un Stan Wawrinka - qui ont atteint un tel niveau que, quoi qu’ils fassent, ce ne sera jamais assez. Ils ne peuvent que décevoir.

Il faut apprendre à vivre avec ça. Et j’ai l’impression qu’il en découle une solitude que je ressens parfois quand j’écris. On est seul face à soi-même et, au fond, l’ennemi, c’est nous-même. Celui qu’on vainc, ce n’est pas Nadal ou Murray mais soi-même. Et je crois que dans la vie en général, on est son propre adversaire. Le tennis illustre parfaitement ça. Même en boxe, entre les rounds, le coach parle à son joueur. En tennis, ils sont seuls sur le court et ça peut être long. Je trouve ça très beau.

– Vous retrouvez-vous dans la difficulté, rencontrée notamment par Stan Wawrinka, de la gestion d’une notoriété soudaine?

– Ce qui est similaire, c’est que le succès vient après beaucoup de travail. Il ne tombe pas du ciel. Ce n’est pas comme si Stan avait tapé dans une balle et tout à coup, un jour, elle rebondit au bon endroit. C’est un succès qu’il avait en lui, qu’il a ambitionné et qui s’est mis en place petit à petit. En ce qui me concerne, le succès est arrivé, certes jeune mais après six livres et neuf ans de travail. Je ne connais pas Stan et ne je peux pas parler à sa place mais lorsqu’un tel succès vous tombe sur les épaules, tout le monde a envie de vous connaître. Celui qui a parlé à la cousine de la voisine de celui qui tient le magasin où Stan a acheté une paire de chaussures va dire qu’il le connaît bien. Tout le monde veut vous voir, boire un café avec vous, vous serrer la main… et ce n’est pas possible.

Pour toutes ces raisons-là, vous êtes obligé de mettre des barrières, de dire non aux gens. Et ceux qui ne vous connaissaient pas ou à peine vont dire «quel connard, il a changé». Mais au fond, rien ne change vraiment. Ce qui change, c’est le besoin de se protéger pour que ça ne change pas. Mettre en place des mécanismes, savoir dire non, être clair. C’est indispensable. Car ces gens qui se prétendent amis, pensent savoir qui vous êtes, parlent en votre nom, prennent des décisions en votre nom, c’est une agression. Ils vous veulent quelque chose. C’est un acte violent.

– Il y a aussi la solitude liée aux nombreux voyages. Y êtes-vous aussi confronté avec vos tournées de promotion?

– La solitude, c’est de ne pas avoir accès aux gens qu’on aime. Lorsque vous êtes en quelque sorte esclave d’un calendrier, vous ratez énormément de choses. Une carrière de joueur a lieu pendant les années qui comptent. A l’âge où les copains se marient, sortent, aimeraient vous proposer d’aller boire une bière. Il se passe plein de choses et vous n’êtes jamais là. Il y a ce conflit entre la réalisation d’un rêve et les absences. Comment concilier tout cela? Ça permet de faire le tri au sein de ses relations car les gens qui sont proches le restent même si vous n’êtes pas là. Mais ce n’est pas toujours facile à vivre. Les gens pensent que les joueurs de tennis ont la belle vie mais ce n’est pas toujours drôle. Il y a beaucoup de belles choses, des émotions vécues plus intenses mais aussi de nombreux sacrifices.

– Croyez-vous en la notion de génie dans le sport?

– Je ne suis pas convaincu que le don du sport existe vraiment. Il y a des prédispositions physiques. Certains sont plus forts, plus robustes que d’autres. Mais l’essentiel se joue dans la volonté que vous avez à vivre votre rêve, à vous dépasser, à y croire. Je ne crois pas que Federer ait la carrière qu’il a juste parce que c’est un génie. Certes, il a une main mais s’il a ce palmarès, c’est parce qu’il a bossé comme un chien. Il avait cette rage en lui et il en a fait quelque chose de beau en jouant au tennis. Mais ce n’est pas de la magie. Il a construit tout ça. Peu de gens ont cette faculté à aller chercher tout ça.

– N’est-ce pas pareil pour les écrivains?

– Complètement. Il y a plein de gens qui m’avouent avoir envie d’écrire un livre. Ils me disent: « J’ai une idée mais au bout de quelques pages, je n’y arrive plus. Qu’est-ce que je dois faire?» C’est une remarque que j’entends très souvent. Mais à laquelle je ne peux pas répondre. Ce n’est pas comme si, par magie, ils pouvaient appuyer sur un bouton et écrire. S’ils n’ont pas en eux cette volonté de se dépasser, ce truc qui fait qu’ils vont se lever plus tôt que les autres, se coucher plus tard que les autres, bosser tous les jours, samedi et dimanche compris, ils n’y arriveront pas. Ceux qui explosent sont ceux qui sortent de leur zone de confort et travaillent plus dur.

– Y-a-t-il dans le tennis une histoire qui vous a particulièrement touché?

Celle de Timea Bacsinszky. C’est un parcours assez extraordinaire. Etre capable de jouer, d’arrêter, de tirer un trait, de se reconvertir, de commencer une autre vie, puis tout à coup de se dire «c’est ça que je veux quand même», de redémarrer une carrière pour se hisser dans le top dix, c’est incroyable! C’est une double dose d’envie. C’est fort. Il y a cette colère et ce rapport au père qui fait penser à André Agassi. Mais en lisant le livre de ce dernier «Open», on a le sentiment qu’il ne fait que régler des comptes. Certes, il est content de ce qu’il est devenu mais est-ce qu’il y a eu du plaisir au tennis un jour? On a l’impression que c’est surtout son deuxième mariage, avec Steffi Graf, qui ouvre quelque chose en lui et donne une autre dimension à sa vie, avec sa fondation. Chez Timea, de ce qu’on connaît de son histoire, on a le sentiment qu’elle a réussi à faire de la magie avec cette énergie noire transformée aujourd’hui en une belle énergie. C’est une fille très lumineuse et gracieuse.

– Comment expliquez-vous le succès du tennis suisse, que certains appellent le «miracle suisse»?

– On ne peut pas parler de miracle sinon cela voudrait dire qu’il s’agit d’une anomalie. Or c’est ne pas une anomalie. On est un pays de travailleurs dans tous les sens du mot. On bosse dur, on a de l’ambition et on se donne les moyens. On a aussi des hockeyeurs qui se distinguent en NHL aux Etats-Unis comme Roman Josi et Mark Streit. En football, on a un problème de réservoir et de gestion de nos bons joueurs qui partent trop tôt. J’ai du mal à comprendre comment on en est arrivé - malgré tout le respect que j’ai pour eux - à avoir une équipe de bric et de broc aujourd’hui pour l’Euro alors que les M17 ont gagné la Coupe du monde en 2009. Là, je me dis que quelqu’un a raté son travail au niveau de l’Association suisse de football. Mais en ce qui concerne le tennis, je vois quelque chose dans le travail de rigueur et d’ambition qui ne m’étonne pas. Il faut aussi les qualités humaines et des caractères forts. 

Notre pays a une barrière linguistique et culturelle assez importante mais le sport parvient à la faire tomber. Il y a du coup, dans le sport, une dimension fédératrice encore plus forte que dans d’autres pays. On est un Etat fédéral très divisé avec des identités cantonales très marquées mais dans le foot et le tennis on trouve une forme d’une unité. C’est puissant.

– Le tennis français nous envie nos champions…

Pour moi, les Français - et je le dis avec beaucoup de respect – manquent un petit peu de rigueur. Il n’y a qu’à voir la finale de la Coupe Davis. Je n’étais pas dans les vestiaires et je ne veux pas jouer les savants. Mais en tant que modeste amateur de tennis, je n’avais pas l’impression que les Français étaient soudés. On a vu comment ils ont parlé ensuite du coach. Est-ce que tout le monde s’aime dans l’équipe de Suisse? Peut-être pas. On n’en sait rien. Chacun fait son boulot et le fait bien. Il y a ce respect et cette collégialité qui fait notre pays. Ça fonctionne à la tête de l’Etat de manière consensuelle parce qu’il faut que ça marche. Alors même si on n’aime pas le coach ou qu’on a un différend avec quelqu’un, on est au service de et on fait en sorte que ça marche.

En finale de Coupe Davis, il y avait une équipe au service de son pays et une autre où chacun défend son petit camp et son individualité. Or, ce qui ne fonctionne pas en équipe, ne peut pas fonctionner non plus en individuel. C’est parce que vous avez des bonnes individualités que vous avez une bonne équipe et inversement. Les réactions pendant et après la finale au sein de l’équipe de France étaient frappantes. Chacun dézinguait l’autre. Il n’y avait pas un bon climat. Je crois que le goût du travail bien fait en Suisse ressort dans la qualité des joueurs de tennis (il se marre), si je devais donner un indice pour d’autre pays qui cherchent à avoir des bons joueurs.

– Avez-vous déjà rencontré Roger Federer?

– Non.

Que lui demanderiez-vous, si vous aviez l’occasion de le faire?

– (Il réfléchit) Je lui demanderais: c’est quoi le regret?

– Et à Stan Wawrinka?

Stan est quelqu’un qui me plaît beaucoup. C’est banal de le dire maintenant après ce qu’il a accompli. Mais il y a quelque chose qui me plaît dans son état d’esprit. Federer donne une image de lui plus aseptisée. Ce que j’aime dans ce que je peux voir de Stan, c’est qu’il vit vraiment. On peut vivre le tennis avec lui. Il a une gamme d’émotions très fortes. Il a des doutes. Or le doute, pour moi, est un privilège. Federer, je l’assimile à des regrets - on se demande s’il en a, on aimerait savoir.

Chez Stan, ce qui transparait, c’est ce bonheur du doute. Une image évocatrice pour les plus jeunes, pour ceux qui se posent des questions sur la vie, qu’ils soient sportifs ou pas, pour ceux qui ont des rêves. Car les rêves, c’est difficile.Ça exige de se battre, ça coûte de la sueur, des sacrifices. Les rêves ne sont pas tout blancs. C’est un magma de plein de choses. Stan incarne bien ça. Pour cette raison, il me touche beaucoup. Il a cette énergie qui montre que dans la vie, on n’a rien sans rien. Il faut se retrousser les manches et bosser dur. C’est une belle leçon pour plein de gens.

– Que vous inspire Novak Djokovic?

Sa domination actuelle est telle qu’il en devient agaçant. Federer a été protégé par la modestie caractéristique suisse. Les gens trouvaient beau qu’il gagne tout. Mais maintenant que c’est Djokovic, on les entend dire «quel emmerdeur, il salit le tennis». Il faut quand même rendre hommage à son niveau de jeu. Même si j’avoue que je me passerais bien de lui. Je me demande parfois ce que ça doit faire d’atteindre un tel niveau et d’avoir les gens contre soi. C’est dur et injuste. Mais il a une carapace incroyable.

Je me demande ce qu’il y a dessous. Il soulève pas mal de questions car il doit forcément avoir des failles. Que dit-il à sa femme quand il a gagné le tournoi mais qu’il s’est fait huer? A-t-il la rage? C’est peut-être pour ça qu’il gagne. Peut-être que le jour où il sera aimé des foules, il va perdre. C’est quoi son problème à lui?

– On dit souvent que les grands champions ont nécessairement un grain de folie. Ne serait-ce pas plutôt une faille?

– La notion de faille me plaît plus. On en revient à la question: c’est quoi leur problème? Pour avoir envie d’aller se battre comme ça comme des lions année après année et se foutre sur la gueule à coups de service à 250 km/h. Le top 5, ils sont complètement barrés. Comme tous les grands champions. Un rapport à soi et à l’ambition que j’admire. C’est pour ça que j’aimerais apprendre à les comprendre. Je serais très heureux de serrer la patte à Roger mais ce n’est pas ça qui m’intéresse. J’aimerais être son psychanalyste et le voir quatre sessions d’une heure par semaine et comprendre ce qui l’a amené à ça. Demander à Nadal, si ça valait le coup de se cabosser comme ça. Seuls eux peuvent le dire, on ne peut pas juger.

– Est-ce dans la défaite qu’ils avancent?

– La défaite est ce qu’il y a de plus beau. C’est là où le combat commence vraiment. On se dit «Qu’est-ce qui va se passer maintenant?» A très haut niveau, c’est la gestion de la défaite qui va faire de vous la personne que vous êtes. Churchill disait: «Le succès, c’est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme.» Il y a de ça dans le sport.

– Pour l’écrivain aussi.

– C’est pareil. Il y a des doutes et c’est justement parce qu’on les surmonte qu’on parvient à créer quelque chose. Sans doute, rien n’aurait de sens. Et plus il y a de succès, plus il y a de doutes. Et le fait d’être capable ou non de les surmonter détermine une carrière.

– Vous avez tweeté quelque chose par rapport à Leicester City. Est-ce typiquement une belle histoire de sport?

Je ne vais pas faire l’hypocrite, ce n’est pas mon équipe de coeur. Mais avec cette histoire, on se rend compte que malgré tout l’argent que vous pouvez avoir pour monter la meilleure équipe, ce n’est pas suffisant. Et je trouve ça super beau. J’ai lu que chez les bookmakers, il y avait plus de chance que Bono devienne le pape que Leicester gagne le championnat. Le foot aujourd’hui a une image difficile à gérer à cause de l’argent. Les joueurs ont une valeur financière qui ne correspond pas forcément à leur valeur sur le terrain. En tennis, si vous jouez mal et que vous gagnez moins de tournois, vous gagnez moins d’argent.

Vous êtes payé au mérite alors qu’en foot, certains joueurs touchent un salaire énorme qu’ils marquent ou pas. On a perdu un peu ce rapport à la qualité du jeu. Alors voir une équipe, qui n’était pas destinée à gagner, venir tout bouleverser, ça nous rappelle justement ce qu’est le sport: un combat. C’est un affrontement d’homme à homme ou de femme à femme mais pas à celui qui gagne le plus.

– Dans «Le Livre des Baltimore», un de vos personnages subit un contrôle à un médicament illicite. Que pensez-vous de la question du dopage?

– C’est compliqué de donner un avis qui ne fasse pas «café du commerce». Est-ce que vraiment Sharapova se rend compte après plusieurs mois seulement que le médicament qu’elle prend est désormais sur la liste des produits interdits? Si elle n’a pas fait attention, je regrette pour elle… Le dopage, si je vous dis que je suis contre, ça fait un peu Bisounours. Le problème du dopage c’est que ça gâche tout. Lance Armstrong, par exemple, qui a gagné plusieurs Tours de France et lutté contre un cancer, a tout foutu en l’air. Quand vous êtes sportif, vous jouez pour vous mais vous êtes aussi porteur de plein de valeurs pour ceux qui vous regardent. Mais le dopage est un grand mot qui englobe plusieurs choses. Ce n’est pas juste un truc qui vous permet de devenir monstrueux. Ça peut aussi être un produit qui n’augmentera pas les performances mais qui vous permettra de jouer parce que vous avez tellement mal au bras ou à la jambe, que sans ça vous ne pouvez pas être sur le terrain. Si le produit est interdit, c’est donc du dopage mais ce n’est pas parce que vous vous dopez que vous allez gagner.

Je vous dis ça car dans «Le Livre des Baltimore», il y a un peu de ça. Cette tentation de se dire «Ca ne change rien». Il se dope parce qu’il aimerait pouvoir jouer mais il a tellement mal qu’il prend quelque chose. C’est compliqué, le dopage. Si on écarte des situations insupportables de cas de gens qui prennent des produits pour être plus forts que les autres, que fait-on de tous les autres cas?

– Peut-on être dopé à son insu?

– Je ne sais pas. Mais ça ferait un bon sujet de roman. (Rires)

– Quel sport pratiquez-vous?

La course à pied. Un besoin. Un moment pour moi. Je ne fais pas de compétition car ça ne m’intéresse pas du tout et il y a des milliards de personnes capables de courir plus vite que moi. Mais je cours pour dépasser mes limites en me fixant des objectifs.

– Le dépassement de soi, un mot qui revient souvent. Est-ce aussi ce que vous recherchez en écrivant?

– Absolument. J’ai besoin de mettre en danger, de pousser les choses le plus loin possible.

Publicité