Il y a ceux que l’on applaudit, les soignants, et ceux que l’on montre du doigt: les joggeurs. C’est mérité pour les premiers, pas forcément pour les seconds. C’est en tout cas un phénomène nouveau, dégât collatéral du bouleversement auquel nos vies sont soumises depuis cinq semaines. Pour le coureur à pied, le changement est brutal: lui qui passait encore récemment pour un apôtre du minimalisme et de la liberté est devenu le champion de l’égoïsme, le roi des irresponsables.

Il faut bien sûr se méfier de l’effet déformant de la loupe des réseaux sociaux, où brillent rarement la bienveillance et la mesure, mais le constat y est sans ambiguïté. On critique, dénonce, insulte parfois. Les médias traditionnels cherchent à comprendre «Pourquoi les Français ont attendu le confinement pour se mettre au jogging» (20minutes.fr), constatent ironiquement que «Tout le monde veut abattre son joggeur» (Le Monde) ou se demandent «Jogging: pourquoi tant de haine?» (Le Point).

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La réponse simple est vite énoncée: le joggeur contrevient frontalement à l’injonction du moment: «restez chez vous!» Dans une époque toujours prête à sacrifier un peu de liberté pour plus de sécurité, il afficherait son mépris ostentatoire pour ceux qui bataillent «au front», joue l’effort individuel contre l’effort collectif, risque la blessure et ainsi de venir encombrer les hôpitaux. Il serait aussi un opportuniste, un résistant de la dernière heure, qui se serait découvert une passion aussi récente qu’impérieuse.

Un discours officiel ambigu

Même s’ils sont nombreux comme lui, le coureur à pied est seul désormais, puisque les grandes courses populaires ont été annulées. Oubliés ces 27 000 coureurs l’an dernier aux «20 kils» de Lausanne, oubliés les 50 000 cet hiver à l’Escalade, oubliées les grandes messes païennes et les myriades de «pratiquants» du culte de la forme. Il n’est plus que, selon la formule de Frédéric Keck, anthropologue au Collège de France, «un corps qui crache, transpire, postillonne, devient suspect et dangereux».

Il n’est pas aidé par une communication ambiguë. Officiellement, le jogging est toléré mais jamais encouragé. En Suisse, les pratiques sportives (vélo, course, marche) ont disparu fin mars de la liste de l’OFSP des exceptions de confinement, désormais réduite à quatre nécessités (alimentaire, santé, proches, travail). En France, le «déplacement bref, dans la limite d’une heure quotidienne et dans un rayon maximal d’un kilomètre autour du domicile, lié à l’activité physique individuelle» figure toujours sur la fameuse attestation de déplacement dérogatoire dont nos voisins doivent se munir, mais il n’est jamais repris dans les messages diffusés sur les radios et télévisions. Dans quelques grandes villes, la pratique a même été interdite dans certains endroits (les parcs publics, notamment) ou à certaines heures, puis réintroduite, ce que le journaliste de L’Equipe Stéphane Kohler a qualifié de «running gag».

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Solidarité non affichée

S’il souligne «le manque de données à grande échelle sur le sujet», le sociologue Fabien Ohl, professeur à l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne, constate néanmoins une convergence d'«expressions moralisatrices à destination des joggeurs», au point que la pratique paraît être «devenue anachronique» alors qu’elle n’est «objectivement pas très perturbante». Il observe quatre formes de transgressions – qui, insiste-t-il, «relèvent toutes de la dimension symbolique de la représentation» – dans une période «où la norme sociale se crispe».

«Le bon citoyen, pose Fabien Ohl, est celui qui respecte les règles. Or, le coureur à pied est celui qui, au propre comme au figuré, s’en éloigne. L’image du joggeur, c’est quelqu’un qui ne joue pas le jeu, dans un contexte de contrôle par l’Etat des corps et des mouvements. De plus, comme les liens sociaux ont disparu, nous en avons recréé d’autres (applaudir), et là encore, le coureur renvoie symboliquement une différence. Il ne montre pas non plus sa solidarité vis-à-vis des personnes malades en s’affichant comme libre, alerte, en bonne santé. Socialement, enfin, il se range dans la minorité de privilégiés qui ont encore le temps de s’accorder des loisirs.»

En 2016, le film documentaire Free to Run révélait un passé oublié: le temps où les coureurs essuyaient les quolibets des passants et sautaient dans les buissons de peur de croiser une voiture de police. On n’en est pas loin. «La crise divise la société entre ceux qui ont peur et ceux qui n’ont pas peur. Et les joggeurs n’ont pas peur, souligne le réalisateur de Free to Run, Pierre Morath. Dans une période où l’enfermement n’est pas que symbolique, quoi de plus libérateur que la course à pied, le pas qui martèle le sol, la vibration qui monte dans le corps presque à nu? On peut courir longtemps ou quelques minutes, vite ou lentement, à côté de chez soi ou plus loin, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. C’est assez unique!»

«Pas plus nombreux mais plus visibles»

Mais ce n’est pas toujours aussi magique et les nouveaux pratiquants à la foulée empesée cristallisent les critiques. Y compris venant des sportifs d’élite, prompts à souligner qu’eux-mêmes respectent une stricte abstinence. «Ces champions surjouent le rôle du bon citoyen, estime Fabien Ohl. Le sport étant mis en scène comme devant être exemplaire – ce qui est contestable en soi – ils sont pris dans une obligation de se conformer au rôle que l’on attend d’eux.»

L’essentiel de la critique provient des non-sportifs. Pierre Morath imagine volontiers une forme de défoulement revanchard permis par le contexte. «Je le dis dans mon film: on en était arrivé à un retournement de situation tout aussi malsain où le culte du corps et de la forme aboutissait à montrer du doigt celui qui ne courait pas. Aujourd’hui, celui qui n’ose pas ou qui n’a pas la volonté se sent peut-être légitimé à évacuer sa frustration.»

En dehors des cas de transfert d’activité (20 000 clubs sportifs sont fermés et 10 000 matchs de football n’ont pas lieu chaque semaine depuis la mi-mars), Pierre Morath n’est pas sûr qu’il y ait de nouveaux adeptes. «Ils sont comme les oiseaux: pas plus nombreux qu’avant mais on les remarque davantage.» Et ce, rappelle Fabien Ohl, dans un contexte de «bataille pour la conquête de l’espace urbain entre automobilistes, cyclistes, piétons et coureurs, qui ont désormais le champ libre».