Disparition

Johan Cruyff, cheveux longs et passes courtes

Joueur dans les années 70, il a incarné la liberté et le football total. Entraîneur dans les années 90, il a posé les fondements du jeu du FC Barcelone. Comme Miles Davis, Johan Cruyff, décédé jeudi 24 mars à 68 ans d’un cancer du poumon, aura deux fois révolutionné son art

Cruyff est mort et les idées, les souvenirs, les images, se bousculent, s’entrechoquent et tourbillonnent avec plus de vitesse encore qu’une attaque menée par Messi, Neymar et Suarez au Camp Nou. Football total et désordre total dans la tête. Par où commencer? Un souvenir personnel? Peu l’ont rencontré, seuls les plus de cinquante ans l’ont vu jouer dans ses grandes années. Un palmarès? Trois Coupe d’Europe des clubs champions avec l’Ajax Amsterdam (1971, 1972, 1973), trois Ballon d’or (1971, 1973, 1974), une Liga avec le FC Barcelone (1974), une finale de Coupe du monde perdue (1974) avec les Pays-Bas; d’autres ont fait mieux. Une citation? Elles sont innombrables. Celle-ci dit beaucoup: «Jouer au football, c’est simple. Mais jouer simplement au football est la chose la plus difficile».

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«Total voetball»

Parler simplement de Johan Cruyff, décédé jeudi 24 mars à Barcelone à 68 ans d’un cancer du poumon, n’est pas facile non plus. Déjà parce qu’il avait deux noms. Cruijff (nom officiel) ou Cruyff (nom simplifié): les deux orthographes sont admises. Les hommages, innombrables et unanimes («C’était un joueur d’exception, le meilleur de tous les temps», a déclaré Michel Platini) conduisent très vite à une évidence: le Hollandais est l’homme le plus important de l’histoire moderne du football. Une demi-dizaine de joueurs peut prétendre avoir possédé le même don; aucun n’a, n’a eu ni n’aura son influence. Cruyff était le Miles Davis du football. Comme lui, il a révolutionné deux fois son art, d’abord comme joueur de l’Ajax d’Amsterdam au début des années 70, puis vingt ans plus tard comme entraîneur du FC Barcelone.

Joueur, il a brisé la stricte division des tâches qui cantonnaient les défenseurs à défendre et les attaquants à attaquer. A l’Ajax, où il débute à 17 ans, d’abord avec le numéro 9 puis, un peu par hasard, avec le numéro 14 qui forgera sa légende, il mise sur le mouvement, l’anticipation, l’utilisation des espaces. Il est le chef d’orchestre qui exécute la partition de «total voetbal» (football total) écrite par l’entraîneur Rinus Michels. Il court plus vite, voit plus vite, pense plus vite. Sur le terrain, ce n’est plus Miles Davis, c’est Karajan. Une crinière de pur-sang, le buste droit, le regard haut, chaînes en or qui brillent, une accélération et une qualité technique qui lui permettent de s’enfoncer dans les défenses. Cruyff combine la puissance féline d’un Pelé, la vision du jeu laser d’un Platini, la vitesse balle au pied d’un Messi, le charisme égocentré d’un Maradona.

La Masia, c'est lui

Entraîneur, il a remis la technique au centre du terrain, l’offensive et le spectacle au coeur des préoccupations. Il a lancé des jeunes (Van Basten et Bergkamp à l’Ajax, Guardiola au Barça), fait arroser la pelouse avant chaque match pour une transmission plus rapide de la balle, collé deux ailiers sur les lignes de touche, mis des stars au service du collectif et obligé ses joueurs à toujours offrir trois options de passe au porteur du ballon.

Avec lui sur le banc, imper mastic et bâton de sucette à la place de ses Camel sans filtre (un triple pontage coronarien lui sauva la vie en 1991), le Barça a gagné quatre titres consécutifs de champion d’Espagne et, enfin, la Ligue des Champions (1992) après laquelle il courait depuis depuis trente ans et une finale maudite au Wankdorf. Le destin aura voulu qu’il s’impose au terme d’un match insipide (1-0 après prolongations contre la Sampdoria de Gênes) deux ans avant de prendre un cinglant 4-0 contre l’AC Milan.

Jouer au football, c’est simple. Mais jouer simplement au football est la chose la plus difficile

Qu'importe! Il faut se souvenir de ce qu’était le Barça avant Cruyff: une équipe de losers dans les années 60, de bouchers dans les années 80. Substantifique moelle de la formation à la hollandaise - résumée par l’acronyme TIPS (technique, intelligence, personnalité, vitesse) -, il implante le concept en faisant créer la Masia (le centre de formation) juste avant de se faire virer en 1979. Lorsqu’il revient dix ans plus tard, une génération de jeunes joueurs est prête à donner vie à sa vision du jeu.

Cruyff-Guardiola-Messi, la Sainte-Trinité 

Depuis vingt ans, il n’entraînait plus mais a continué de marquer l’époque. Pas directement, pas comme un Platini ou un Beckenbauer, parce que son influence était souvent jugée trop encombrante. Il a fait mieux. Il a légué un héritage qui n’a cessé de prospérer et de prendre de la valeur. Pep Guardiola a repris le flambeau et donné les clés du Barça aux Xavi, Iniesta, Busquets, Puyol, Piqué, tous biberonnés aux préceptes de Maître Johan à la Masia. Lorsque les Pays-Bas perdent leur troisième finale de Coupe du monde en 2010, Cruyff est pour l’Espagne parce que sept joueurs (catalans) de la Roja ont appris le football qu’il aime. Puis l’extraterrestre Lionel Messi est arrivé à Barcelone comme la flèche sur la cathédrale de la Sagrada Familia. Cruyff-Guardiola-Messi, la Sainte-Trinité du Barça.

Joueur, entraîneur, formateur. Cruyff était hors norme. L’homme n’était pas banal non plus. Né en 1947 dans une famille de modestes épiciers amstellodamois, il perd son père subitement (crise cardiaque) alors qu’il n’a que 12 ans. Pour subsister, sa mère devient femme de ménage en face, au Stadion De Meer, mont Olympe de béton où évolue l’Ajax. Il y débute à 17 ans, malgré ses airs de chat maigre, son autre passion pour le baseball et sa langue déjà bien pendue. Promu des juniors à l’équipe première, il revendique immédiatement d’être mieux payé. Joueur inclassable, ni vraiment milieu de terrain ni tout à fait attaquant, jouissant d’une liberté totale sur le terrain, il ne laisse personne lui dicter sa conduite en dehors.

Vénal, arrogant, despotique 

Dans l’Europe d’après mai 68, les footballeurs hollandais sont les premiers à ne pas ressembler à des petits soldats, à exprimer leur personnalité. Seule son épouse, la blonde Danny, semble avoir un peu d’autorité sur lui.

A Barcelone, il s’empare du sentiment autonomiste catalan, fait la lecture du Monde dans les vestiaires, défie l’administration franquiste en donnant le prénom de Jordi à son fils (seul Jorge était autorisé), et s’en va battre le Real Madrid 5-0 en direct à la télévision. Une légende prétend qu’il a débuté sa carrière d’entraîneur en 1980 lors d’un match auquel il assistait comme spectateur. Ne supportant plus de voir l’Ajax déjouer contre Twente, il descendit des tribunes, se fit ouvrir la grille et se mit à donner ses consignes au bord du terrain. Mené 1-3, l’Ajax gagna finalement 5-3.

Parfois, la légende est plus belle que la réalité. Les Pays-Bas n’ont pas été battus en 1974 par le froid réalisme allemand mais parce qu’ils ont bafoué l’esprit du jeu («A partir d’un certain moment, M. Cruyff a voulu tout faire tout seul», dira l’arbitre du match). 

Quatre ans plus tard, ce n’était pas pour marquer son opposition à la dictature argentine qu’il refusa de participer à la Coupe du monde 1978. La vraie raison n’est pas réellement établie, entre différent commercial sur des revenus publicitaires, crainte d’en enlèvement et promesse faite à son épouse. Aussi grand soit-il, un homme a toujours des faiblesses. Cruyff pouvait se montrer hautain, arrogant, vénal, radin, égocentrique, despotique. Fâché avec les dirigeants de l’Ajax, le club de son coeur, il signe à 37 ans chez les rivaux de Feyenoord comme on couche avec sa belle-sœur. Et arrête un an plus tard sur un ultime doublé coupe-championnat.

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Les «Cruyffismes»

De nombreux sites en néerlandais, catalan ou castillan compilent ses aphorismes, appelés «cruijffians» ou «cruyffismes». Ils sont à la fois fulgurants et brumeux. Aux Pays-Bas, certains le situent quelque part entre Jean-Claude van Damme («Si j’avais voulu que vous compreniez, je vous l’aurais expliqué mieux»), Zlatan («Avant de faire une erreur, je ne la fais pas»), Chuck Norris («Je suis contre tout jusqu’au moment où je prends une décision, dans ce cas-là je suis pour. Ça me paraît logique») et Franck Ribéry («Chaque désavantage a son avantage»). Les Espagnols se délectent de ses néologismes («la poule de chair») et de ses traductions bancales («une colombe ne fait pas le printemps»). L’icône aura aussi dérouté ses fans, au gré de ses relations tumultueuses avec l’équipe nationale et de ses transferts improbables (Los Angeles Aztecs, Levante en deuxième division espagnole).

Cruyff s’en va alors que disparaît progressivement la génération des joueurs (plus ou moins fidèlement) prénommés Johan. «Je lui dois mon prénom», s’émeut l’ancien milieu du FC Sion, Servette et Sochaux Johann Lonfat. Et d’autres comme lui, les Vogel, Vonlanthen, Micoud, Gourcuff, Cavalli. Les enfants de Michel Decastel, Luis Fernandez, Jean-Marc Guillou, Eric Gerets, se prénomment aussi Johan. Ils ne sont pas devenus footballeurs professionnels mais leur pères entraînent et s’inspirent chaque jour de l’esprit du numéro 14. Comme eux, tous les entraîneurs du monde veulent jouer comme le Barça. Jouer comme Cruyff. 


Vu de Suisse: «Il a permis à un Shaqiri de s'exprimer»

Aviva Stadium, Dublin. L’équipe de Suisse vient de terminer son entraînement, Vladimir Petkovic se présente en conférence de presse accompagné de Timm Klose et de Yann Sommer pour quelques ultimes déclarations avant le match Irlande – Suisse de vendredi soir. Parole aux journalistes. La première question ne concerne ni Valon Behrami qui s’est ménagé, ni Stephan Lichtsteiner qui s’est amusé quelques minutes comme gardien de but, mais un homme qui n’est pas là. Qui n’est plus là. Johan Cruyff. «C’était un très grand joueur et nous sommes évidemment très tristes de la nouvelle, commence le sélectionneur. Dans ces moments-là, le jeu ne semble pas si important. Prendre trois points ou pas, ce n’est pas grave.» Puis: «A titre personnel, je pense que c’est le père du football moderne.»

A la relance, le défenseur Timm Klose abonde dans le même sens. «Sa manière d’envisager le football a permis a des joueurs de plus petite taille de s’imposer, des gens comme Iniesta, Messi ou, pour parler de l’équipe de Suisse, Shaqiri.» Yann Sommer conclut, grave: «C’est vraiment tragique.»

A Dürrenast, au bord du terrain

Dans les travées du stade irlandais, l’ancien international Alexandre Comisetti, qui commente désormais les matches de l’équipe de Suisse pour la RTS, se rappelle d’avoir croisé le Néerlandais voilà quelques années à Dürrenast, lorsqu’il entraînait Team Vaud M21 en 2e ligue interrégionale. «Il y avait son petit-fils dans mon équipe, le fils de sa fille, précise-t-il. Et lui, il était là, tout simple, au bord du terrain… C’est étrange, aujourd’hui, de se dire qu’il a disparu.»

Pour le Vaudois, il y a eu une petite révolution dans le football après le Mondial 2002 et l’Euro 2004, «quand les défenses prenaient le dessus sur l’attaque», et Cruyff n’y est pas pour rien. «Il était à la base de tout ce qu’on peut voir aujourd’hui: l’imagination offensive, les joueurs qui viennent chercher des ballons entre les lignes. Avant son décès déjà, il était au-delà d’un ancien joueur de football ou d’un entraîneur. Il était dans la légende.»

Par Lionel Pittet, Dublin

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