Son sourire énorme, ses deux fossettes prononcées, semblent gravés sur son visage. Ludo Dierckxsens rayonne. Il vient de remporter la 11e étape du Tour de France, celle de Saint-Etienne, à sa manière, en solitaire. Il jubile, savoure l'instant. Sa réussite lui appartient. Il ne doit rien à personne, sauf peut-être à ce directeur-sportif belge qui lui a donné sa chance, il y a quatre ans, contre toute logique.

Ludo Dierckxsens avait 30 ans, neuf ans d'usine dans les mains. Pour le vélo, il était trop vieux, hors des standards. Sa vie professionnelle était tracée: peintre-carrossier sur camion. Pas le rêve, bien sûr. «Mais au moins, j'avais un travail.» Ses études de comptable ne lui avaient pas permis de décrocher l'emploi qu'il souhaitait. Il fallait prendre ce qui se présentait. Pour vivre normalement avec sa famille et avec sa passion du vélo.

Il y a cinq ans cependant, les difficultés économiques ont entraîné des restructurations dans le groupe qui l'employait. «La moitié du personnel a été licencié. Moi pas. Mais j'ai eu peur.» Une crainte qui l'a poussé à s'entraîner un peu plus, affirme-t-il aujourd'hui avec le recul. «Cependant, je ne songeais plus vraiment à passer professionnel. L'âge et Christel, ma femme, qui n'aime pas quand je suis absent de la maison.» Pourtant un jour, il réussit à la convaincre d'essayer. Par miracle, on lui proposait un petit contrat dans une petite équipe. «Ce n'était pas pour la gloire ou pour l'argent. J'aime mieux le vélo que l'usine, simplement.» Il ne s'agissait pas non plus d'une solution de facilité: «Si tous les métiers étaient aussi pénibles que le cyclisme, il n'y aurait personne qui travaillerait.»

Ce passé d'ouvrier, semblable à celui de milliers de passionnés de cyclisme, le Flamand de Kasterlee, père d'un petit garçon de 5ans, ne le renie pas. Il en est fier et le dit tout haut dans les cinq langues qu'il maîtrise. Peut-être est-ce là une des raisons qui le rend aussi populaire sur le bord des routes. «Je pense que les gens y sont sensibles. Mais ce qu'ils admirent surtout, ce sont les résultats, les victoires.» De ce point de vue-là, cet été, ils sont servis. Une semaine avant le Tour de France, Ludo Dierckxsens devient champion de Belgique, seul contre tous, sans même une voiture d'assistance. Hier, il a remporté une étape du Tour. Deux rêves et pas seulement d'enfance: «Après le travail, je regardais le Tour de France à la télé. J'admirais les coureurs en me disant que je n'y serais jamais. Je m'étais trompé.»

Un caractère bien trempé

Gagner à Saint-Etienne, ville industrielle, Ludo – c'est ainsi que tout le monde l'appelle – y songeait depuis longtemps. «Ce sera le premier moment où les attaquants auront une vraie chance. Car la montagne aura déjà établi une hiérarchie et le peloton sera fatigué.» Cette lucidité tactique ne l'a cependant pas empêché de tenter des raids solitaires au moment où aucun autre coureur ne songeait à le faire. «Les premiers jours, la vitesse était très élevée. Mais il faut toujours essayer. Jamais je ne pars résigné.» Un caractère bien trempé qui l'a une nouvelle fois servi jeudi sur la route de Saint-Etienne, lorsqu'il a faussé compagnie à ses quatre derniers compagnons d'échappée dans le col de la Croix du Chaubouret. Puis lorsqu'il a résisté à leur retour, seul pendant près de 30 kilomètres.

Aujourd'hui, le champion de Belgique roule pour l'équipe Lampre. Son contrat court jusqu'à la fin de la saison 2000. «Eux aussi, malgré mon âge de retraité m'ont donné ma chance. Ils ont remarqué que je pouvais encore progresser.» Un pari dont les dirigeants italiens ne peuvent que se féliciter. Décimée par quatre abandons sur ce Tour de France, la formation transalpine ne pouvait plus qu'espérer un coup d'éclat de Ludo Dierckxsens, son baroudeur. Quand à Christel, son épouse, malgré les succès, elle n'apprécie toujours pas les absences à répétition de son mari. «Mais aujourd'hui, je crois qu'elle est fière de moi.»