Pause café-sandwiches dans la salle des maîtres du collège de l’Elysée, à Lausanne. Jon Ferguson, coqueluche des lieux, prof d’anglais, anthropologue de formation et mormon de souche, écrivain, peintre et bouffeur de vie, revient sur les raisons qui l’ont poussé à lâcher son poste d’entraîneur de basketball à Nyon. A 62 ans, le coach était usé. Mais le bonhomme ne se laisse surtout pas abattre: «C’est plutôt une renaissance», assure-t-il de sa voix rocailleuse, avec un accent californien sorti miraculeusement indemne de trente-sept années de citoyenneté vaudoise. Conversation avec un grand éclectique qui, entre propos cabotins et élévations philosophiques, n’exclut pas tout à fait l’idée de se réfugier dans la folie.

Le Temps: Vous avez démissionné la semaine dernière de votre poste d’entraîneur du BBC Nyon. Ce mot – démissionner – ne colle pas bien à l’idée qu’on se fait de vous…

Jon Ferguson: C’est vrai que ce n’est pas un très joli mot, alors disons que j’ai arrêté d’entraîner Nyon Basket. J’ai arrêté de donner beaucoup de temps et d’énergie à une activité dans laquelle je ne me retrouvais plus.

– Pourquoi?

– Je sentais que ça ne valait plus la peine. Je sentais que mon corps était usé, même à l’intérieur, au niveau des organes. Après le dernier match, contre Fribourg, il y avait un buffet chinois dans le hall. Il y a eu les interviews avec la presse, les blablas, et le président m’a donné un ticket pour aller me servir du poulet et du riz. J’ai pris deux bouchées, mais rien ne descendait. J’ai passé 30 minutes derrière la salle à m’étouffer tout seul. Le lendemain matin, j’étais convoqué par e-mail. La réunion m’a confirmé ce que m’avait dit mon corps. Ce n’était pas la peine de me ruiner la santé, sachant que mon directeur sportif n’était plus avec moi. J’en avais marre de cette ambiance. Je ne veux pas entrer dans la polémique, mais il est possible qu’on ait voulu me pousser à la porte. J’ai exprimé quelques inquiétudes concernant ma santé, en raison du stress. On n’a pas dit un mot pour me retenir.

– Cet épisode marque-t-il la fin de votre carrière d’entraîneur?

– Non, dans un autre contexte, on peut tout imaginer, y compris en Ligue nationale A, avec des gens qui ont la même philosophie de la vie. Et si ça n’arrive pas, ce ne sera pas grave.

– Le coach qui est en vous ressent-il déjà un manque?

– Ce qui me manque, ce n’est en tout cas pas de visionner les matches de Fribourg ou Vacallo, ça, ça m’ennuyait à mort! L’adrénaline non plus, j’en ai eu assez depuis le temps. Ce qui me manque, c’est boire une bière après le match avec des amis. La seule tristesse que je ressens, c’est vis-à-vis des joueurs. Même si je sais qu’un entraîneur est toujours remplaçable.

– Etre remplaçable, ça n’est pas trop dur comme idée?

– Le plus important, ce sont les relations humaines. En ce sens, j’espère avoir apporté des choses qu’un autre coach n’aurait pas apportées. Un entraîneur se remplace sur le plan technique, mais humainement, c’est une autre question. C’est comme en amour: il y a des gens qu’on ne remplace pas.

– Qu’espérez-vous avoir laissé à «vos» joueurs?

– Le respect de l’adversaire. On gagne ou on perd avec respect, intelligence et dignité, même envers les arbitres qui sont nuls. J’essaie de faire comprendre à tout le monde qu’on est tous ensemble, y compris ceux d’en face. C’est absurde de dire que Federer a perdu contre Djokovic, que ça s’est joué sur un point. Dans un match comme Federer-Djokovic, il ne peut pas y avoir de perdant. Tout le monde gagne parce que c’est beau. Contre Fribourg, nous avons fait une première mi-temps magnifique. On ne m’a pas dit un mot de ça, mais on m’a reproché d’avoir mis des jeunes joueurs en fin de match… Ce qui compte, c’est ce qu’on fait ensemble. Gagner ou perdre, c’est une invention humaine d’une stupidité totale, très simpliste. Il y a des choses beaucoup plus intéressantes dans le monde.

Ce type de discours est de plus en plus compliqué à transmettre sur cette planète, et dans le sport de compétition en particulier. Ne vous sentez-vous pas un peu dans la peau d’un extraterrestre?

– Oui, bien sûr, mais je suis comme ça dans tout, ici aussi [il balaie d’un regard amusé la salle des maîtres]. Dans le basket, j’ai eu un avantage: je n’ai jamais coaché une équipe qui avait du fric, donc je n’ai jamais vraiment eu la pression. Mais je tiendrais le même discours si j’étais à la place de Phil Jackson aux Lakers. C’est moi.

– C’est justement pour ça que les «grands» clubs n’ont jamais voulu de vous, non?

– Beaucoup de gens ont cru que je n’étais pas un entraîneur sérieux. Ils pensaient qu’un gars qui a écrit seize romans et fait vingt expositions de peinture, un prof en plus, ne pouvait pas être un vrai professionnel. Tout ce que je sais, c’est que j’ai fait 4e de LNA et finale de Coupe de Suisse avec un budget de 220 000 francs, tandis que d’autres ont fini 8e ou 9e avec 2 millions.

– En 2003, vous déclariez que le basket vous empêchait de devenir fou. Huit ans plus tard, prenez-vous vos distances parce qu’il commençait à vous rendre taré?

– C’est vrai que ça occupe beaucoup le cerveau de diriger une équipe… Il faut veiller à l’équilibre entre tous ces gens, prêter attention à chaque individu, penser au système défensif, faire évoluer le système offensif. Et les matches sont très usants. Un entraîneur de foot, une fois que le match a commencé, n’a plus grand-chose à faire. En basket, tu as encore mille décisions à prendre. Ça occupe la tête, donc c’est vrai que ce sport m’a empêché de devenir fou à une époque où, quand je regardais le monde… Aujourd’hui, j’ai un peu changé. Oui, vous avez raison, j’ai senti qu’il fallait que je me détourne du basket. La folie est admise, toujours présente, mais je veux vivre ce qu’il me reste à vivre dans les meilleures conditions possible. Il y a huit ans, j’étais encore éternel, je ne voyais pas la fin de ma vie.

– Vous avez déclaré un jour que vous étiez arrivé en Suisse «par pur hasard, un peu comme un chien choisit son arbre». Trente-sept ans plus tard, vous n’en avez pas marre?

– Quand on a une vie intérieure très agitée, c’est très agréable d’avoir un peu la paix à l’extérieur. Je n’ai pas besoin de New York pour me stimuler. La Suisse m’a offert une magnifique situation. J’ai pu être prof, écrire, faire des expos et me consacrer au basket. Je n’aurais jamais pu faire tout ça ailleurs. Il ne faut jamais dire jamais, mais je ne me vois pas partir.

– Entre l’Américain de souche et le Vaudois d’adoption, comment la greffe s’est-elle opérée au fil du temps?

– Je ne me suis jamais senti comme un Américain. Comme je dis toujours: je voterai le jour où un candidat avouera qu’il a une maîtresse, quand il militera ouvertement contre les armes et fera passer le reste du monde avant les Etats-Unis. Enfant, quand on devait prier, on priait pour papa, pour maman, les frères, les sœurs, la tante, les voisins et le président des Etats-Unis… Il fallait prier pour la terre entière. Du coup, je n’ai pas grandi avec le sentiment d’appartenance à un groupe, un pays. Chacun devrait bouger plusieurs fois sur la planète dans sa vie. La meilleure chose que j’aie faite, c’est de quitter les Etats-Unis. Chez les mormons, si tu bois un verre de vin, tu vas en enfer.

– A 19 ans, vous vouliez sauver le monde. Y croyez-vous encore?

– Non, ça n’a aucun sens. J’ai fait ma crise philosophique et puis j’ai compris: si Jésus ne pouvait pas sauver le monde, moi non plus.

– Et le sport dans tout ça, c’est l’opium du peuple, le truc qui permet de s’évader?

– Oui, il faut bien faire quelque chose de sa vie. Avant, c’était la nécessité de survivre qui tenait les gens; il fallait se nourrir et avoir chaud. Maintenant, il faut bien remplir le tuyau du temps. C’est à ça que sert le sport, comme la religion avant ou la peinture du XIVe siècle. Il faut remplir la vie. Il nous reste tant de temps, alors autant en profiter au maximum. C’est pour ça que tous les soirs, je déguste une bonne bouteille de vin.