Parler du physique hors normes de Jonah Lomu, Néo-Zélandais originaire des îles Tonga, c'est avoir, pour commencer, une pensée pour sa mère qui, en ce 12 mai 1975, donne naissance (dans la douleur) à un gros bébé de 5,9 kilos prénommé Jonah Tali. A 14 ans, lorsqu'il découvre le rugby dans un collège privé où ses parents l'ont inscrit pour le soustraire à la violence des banlieues sud d'Auckland, l'adolescent mesure 1,85 m et pèse 95 kg! Rien d'étonnant à ce que, tout juste parvenu à l'âge adulte, il ait été surnommé l'«homme montagne» (118 kg) dont le sommet de son crâne rasé culmine aujourd'hui à 1,96 m.

Quels superlatifs n'a-t-on pas inventés à propos du plus jeune sélectionné de l'histoire du rugby néo-zélandais (à 19 ans, en 1994), pour traduire sa puissance phénoménale, sa force dévastatrice et sa formidable vitesse de course (10''8 pour 100 m)? «Ce type-là est surréaliste», disait, admiratif, le solide Marc Cécillon lors de la précédente Coupe du monde, en 1995. «Nous jouons en minimes, lui en seniors», ajoutait un autre Français, Franck Mesnel. Et Will Carling, le capitaine anglais dont l'équipe avait encaissé quatre essais du même surhomme en demi-finales il y a quatre ans, renchérissait: «Plus vite il partira, mieux ce sera.» Au contraire, ce sont eux qui ont quitté la scène internationale, épuisés par les innombrables combats qu'exige le rugby. Lomu a failli renoncer, lui aussi, à la suite de graves problèmes rénaux, avant de gagner son match contre la maladie.

Ces dernières années, le luxe s'est engouffré dans la vie de la star Lomu. Jeune divorcé d'une étudiante sud-africaine (rencontrée lors de la précédente Coupe du monde), il possède une maison de rêve dans les quartiers cossus d'Auckland et ne compte plus le nombre de ses voitures. Son existence facile dissimulait cependant des faiblesses morales, une envie moindre à l'entraînement, tout ce qu'un All Black digne de ce nom doit, en principe, détester. Il semblait très éloigné de ce jeune homme tellement nerveux en mettant «la fougère (l'insigne des Blacks) contre la poitrine» avant le coup d'envoi du premier match de la Coupe du monde en 1995 contre l'Irlande, qu'il en avait été pris de vomissements!

Au début de la saison, incapable de satisfaire aux critères du test de Cooper (une course de 3000 mètres), Lomu n'était même pas convoqué par l'entraîneur John Hart au premier stage de son équipe. Et pour son malheur, à son poste d'ailier, la concurrence – un mot qu'il ignorait auparavant – se faisait menaçante. Elle prenait la forme d'un joueur d'origine samoane aux cheveux tressés et répondant au nom de Tana Umaga qui allait lui voler la vedette cet été.

Son pouvoir de démolition est terrible. Face à ce roc, quand ils ne cèdent pas rapidement, les dispositifs défensifs se fissurent: généralement, quatre à cinq joueurs se jettent sur Lomu pour tenter de le stopper, et cette situation crée des brèches au profit de ses coéquipiers. Naturellement, Jonah Lomu fait l'objet de très nombreuses convoitises. Tous les grands clubs britanniques veulent le recruter. Quant aux «treizistes» dont les fédérations sont beaucoup plus riches que celles du rugby à XV, ils lui ont construit un pont d'or pour qu'il gagne leur rive.

Dans ces conditions, ses dirigeants actuels estiment avoir peu de chances de le garder au pays. Et pourtant, les projets ne manquent pas, sérieux ou utopiques, comme celui des responsables néo-zélandais de… bobsleigh qui rêvent de bénéficier de la force de propulsion de Lomu aux Jeux olympiques d'hiver de 2002 (le joueur aurait été «encouragé» à tenter l'expérience par son sponsor Adidas, très impliqué dans le bob).

Dimanche dernier, à Twickenham, il devait être l'arme fatale des All Blacks, nettement favoris face aux Français. Les tricolores, au pied de l'Everest du rugby, la Nouvelle-Zélande, et face à l'«homme montagne», Jonah Lomu, ont trouvé la parade.