Wingsuit

Jonas Emery, celui qui «glisse» dans le ciel

C’est un écureuil volant qui fend les nuages. Le Valaisan fut un peu casse-cou, a chuté, s’est relevé au prix d’un voyage introspectif. Il explique pourquoi son sport fait aujourd’hui tant de morts

Il a sauté ce jeudi. Depuis l’Aiguille du midi à 3800 mètres. Deux minutes de vol. «De glisse», corrige Jonas Emery (36 ans), qui fut jadis champion du monde juniors de snowboard. Deux minutes de plénitude au-dessus des falaises, des neiges, des vagues de glace, des alpages. Puis il a ouvert son parachute, s’est posé en douceur. Nous a rejoints au centre de Chamonix, avec son gros sac au dos. On est passé sous l’appartement d’Alexander Polli, son pote, avec qui il a tant «glissé». Le balcon est orné de fanions multicolores. Jonas ravale ses larmes. Alexander est mort le 22 août.

Il a «tapé», comme disent les wingsuiters. Il était monté au Brévent (2500 mètres) au-dessus de la station haut-savoyarde. Spot technique prisé. Selon les gendarmes, Alexander aurait tenté une vrille mais perdu de la vitesse, faussé la trajectoire et heurté la cime d’un arbre. A plus de 100 km/h, les ailes et le cœur se brisent à tout jamais.

«Proximity fly»

Dans la vallée, il se dit qu’Alexander allait trop loin. Cinq sauts par jour parfois. Ses vidéos étaient regardées par des millions d’internautes. Une star, un Batman, un acrobate, le spécialiste du «proximity fly» qui consiste à frôler les reliefs, raser les crêtes, le sol. Mais il suffit d’une branche, d’un animal, d’un trou thermique pour «taper». Qu’en pense Jonas? «Alexander était un ami, je ne ferai pas de commentaire. Il a vécu totalement une belle passion.»

Il y a eu beaucoup d’autres morts ces derniers temps, une vingtaine, cinq dans les Alpes cet été. Dont l’Italien Eli Emanuele, rendu célèbre après avoir fondu à 150 km/h dans une arche de falaise large de trois mètres. Il est décédé le 18 août dans les Dolomites. Des wingsuiters ont décidé de ne plus céder à la dictature de la performance, de Youtube et de certaines boissons énergisantes qui sponsorisent et poussent les «écureuils volants» à surenchérir en prouesses et nouvelles figures.

Jonas Emery est de ceux-là. Le Valaisan, qui vit à Sierre, s’est débarrassé de sa GoPro, petite caméra d’action fixée au casque qui fait ressembler les wingsuiters à des télétubbies, tandis que leur combinaison est parfois nommée burkini, actualité oblige. «J’ai décidé de communier avec la nature plus que de la consommer. Je saute sans pression, sans image, avec des amis.» Comme Guillaume Martina, originaire de Finhaut (Valais), «qui a ouvert à la Dent Blanche ou sur le Weisshorn tant de nouveaux vols mais qui ne le clame pas sur tous les toits du monde».

Une histoire d’ego

Jonas est un miraculé. L’histoire mérite quelques lignes. Le Valaisan fut un snowboarder professionnel puis les airs l’ont réclamé en 2006. A ce jour, il a à son actif 500 sauts en parachute. L’une de ses amies, Géraldine Fasnacht, presque une légende du wingsuit en Suisse, l’initie au base jump (sauter dans le vide puis ouvrir le parachute). Il est à bonne école et enchaîne 200 sauts. Jusqu’à ce jour de 2009, dans la vallée de Bagnes, sur le Mont Pleureur, du côté d’Emosson.

«Nous avions marché plus de cinq heures pour accéder au spot. J’étais fatigué mais j’ai passé outre. Je ne me suis pas assez reposé et ce fut une faute. Après, c’est une histoire d’ego, y aller avant les copains. A l’époque, il fallait beaucoup de force pour tendre les combinaisons, rien à voir avec celles de maintenant. Quinze secondes plus tard, j’ai souffert de crampes, le vol était un cul-de-sac, j’ai fait une tangente et j’ai ouvert trop tard le parachute. L’impact a eu lieu à 100 km/h», se souvient-il.

Expérience de mort imminente

Blessures multiples, aux membres inférieurs et supérieurs, dans la tête. Expérience de la mort imminente «avec un lieu de clarté, un bien-être absolu, j’ai vu des êtres humanoïdes cristallins». Les premiers secours l’extirpent in extremis et lui redonnent vie. Six mois d’hôpital, des séquelles, trois années pour se reconstruire. Il s’en va trois mois par an en Amazonie, au Pérou, chez les Shipibo, auprès d’un maître de 91 ans qui a 18 enfants et 86 petits-enfants. Initiation à la médecine traditionnelle, aux plantes psychoactives. Il veut être naturopathe, achève à Yverdon sa cinquième année de formation, apprend en ce moment le drainage lymphatique.

Enseignement chamanique? Il n’aime pas trop le terme, «galvaudé, qui ne veut plus rien dire». Jonas Emery est zen, sorte de wing-bonze dont la parole est précise et le ton posé. Il a repris le vol, la glisse dans les airs. Que faire contre cet appel aux espaces, à cette liberté, cette élévation? Il est né au milieu des montagnes, a été nourri à leur sein. C’est son monde, son enfance, sa vie.

Il détaille: «Avant le saut, la marche d’approche met en condition, l’équipement est important, le zip est un beau bruit, l’habit m’emmène vers le voyage, je me rends dans un autre espace, une autre peau, c’est très introspectif, puis j’entre en contemplation et je me rends libre pour prendre contact avec le lieu de lancement. Je peux rester cinq minutes devant le vide et j’attends qu’une main invisible me pousse gentiment. Les gens zappent trop cela maintenant, à cause de tous ces curieux qui filment et qui pressent les wingsuiters.»

Pas assez de vitesse

Il poursuit: «Une bonne impulsion est primordiale, le silence devient total, c’est le lâcher lâcher-prise, l’impression de toboggan, on est calé dans l’air et on vole parfois à 150 ou 170 km/h. La vitesse est notre sécurité.» Voilà sans doute une autre explication à tous ces accidents: le manque de vitesse. «Maintenant, les combinaisons sont très sophistiquées et semblent voler d’elles-mêmes, les débutants éprouvent le sentiment de savoir vite voler alors ils ne recherchent pas assez la vitesse», justifie-t-il.

Il ajoute à cela la méconnaissance du cadre naturel, tous ces wingsuiters qui ont grandi en ville, ont découvert sur le web ce sport extrême et vite rallié les spots sans avoir au préalable longuement respiré l’air de la montagne et étudié avec minutie les nombreux paramètres. Le colonel Stéphane Bozon, patron du peloton des gendarmes de haute montagne de Chamonix disait l’autre jour à la presse que cette pratique l’effrayait et qu’il fallait revenir à des vols plus raisonnés. Chamonix avait interdit le wingsuit en 2012 avant de l’autoriser à nouveau cette année. «Le site est vraiment magnifique», résume Jonas Emery. Jeudi, il a de nouveau volé en soirée, pour glisser dans les premières couleurs de nuit.

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