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Jonas Svensson: «Borg était parfait, McEnroe osait être lui-même»

Ancien 10e mondial, le Suédois Jonas Svensson dirige le TC Chavannes-de-Bogis. Il a côtoyé les deux mythes du tennis des années 70-80

Le Temps: Que représentait Björn Borg pour un jeune Suédois au milieu des années 1970?

Jonas Svensson: Un idéal. Il était parfait. Il symbolisait cette énergie positive que l’on ressentait en Suède. Il y avait dans le pays le sentiment que tout était possible. Le système social garantissait une sécurité qui permettait de tenter des choses. Avant Borg, personne n’aurait osé arrêter l’école à 15 ans! Lui faisait ce qu’il voulait et il avait du succès.

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C’était nouveau pour nous; avant 1968, la société suédoise était très cadrée. Il fallait être sérieux, humble, modeste, faire comme ses parents. Borg est très vite devenu une grande vedette, une rock star. Il a lancé la mode du tennis en Suède. Des écoles se sont créées, des terrains ont été construits. On pouvait jouer partout et ça ne coûtait presque rien. Mon père s’est mis au tennis, ma mère aussi, et j’ai suivi.

– N’était-il pas trop froid?

– Il correspondait à l’image du Suédois qui parle peu mais qui fait et qui réussit. Parler, c’est suspect, cela cache quelque chose. Stenmark était pareil. A l’époque, nous avions un premier ministre [Thorbjörn Fälldin] qui était un fermier sans aucun charisme; ce n’était pas important.

– Vous le voyez en vrai pour la première fois à 12 ans…

– Avec d’autres jeunes joueurs, nous avions été invités à assister à l’un de ses entraînements. Il jouait contre quatre adversaires, 20 minutes avec chacun. Les types étaient lessivés et lui enchaînait. A un moment, l’un de ses sparring, Jan Gunnarsson, s’est blessé grièvement au genou, il n’a pas eu un regard. Il a juste dit à Bergelin d’en mettre un autre.

– Il est pourtant décrit comme un homme très doux…

– Oui. Super-gentil, jamais hautain dans la victoire, jamais de critique de personne. Mais il avait une telle façade! Il ne vous laissait pas entrer dans son intimité. Borg était sans équivalent pour supporter les charges de travail, la solitude, la concentration. Je pense que son problème était qu’il ne savait pas à qui il pouvait faire confiance. Il ignorait qui étaient ses vrais amis et je ne sais pas s’il en avait, parce que, à part ses parents, tout le monde a essayé de profiter de lui. A l’époque, il y avait constamment des histoires qui sortaient dans les journaux à scandale. Si vous regardez Federer, rien ne sort jamais, il a un cercle de proches en qui il peut avoir confiance. Borg n’a jamais eu ça et a dû se fermer très jeune. Il lui a été difficile ensuite d’en sortir.

– Björn Borg, c’est un nom qui claque, presque une marque. Cela a-t-il eu une influence sur le mythe?

– Je ne sais pas, je ne me suis jamais posé la question. En suédois, un «borg» c’est un château fort, une citadelle (il s’interrompt). C’est incroyable… C’est la première fois que je pense à ça, et je crois que je ne l’ai jamais lu ni entendu nulle part. Mais c’est tout à fait ça: Borg était un borg, une fortification. En suédois, on dit: «Huset är din borg». La maison est ton château. Borg, tu ne pouvais pas pénétrer à l’intérieur.

– Comment était perçu John McEnroe en Suède?

– C’était le rival mais pas l’ennemi parce qu’ils étaient trop différents pour être comparés. McEnroe, c’était autre chose. Tous les joueurs suédois faisaient comme Borg. Le modèle, c’était: «Je ferme ma gueule et je bosse comme un malade.» Et puis voilà McEnroe qui montre que l’on peut réussir sans se renier, qui ose se montrer tel qu’il est, sans cacher ses défauts. On ne l’aimait pas mais, secrètement, on admirait cette façon de revendiquer le droit d’être qui on est. En Suède, il faudra attendre Zlatan Ibrahimovic pour qu’un champion ose se comporter comme ça. Moi je m’efforçais d’être comme Borg. Aujourd’hui, je pense que j’aurais été un meilleur joueur si j’avais osé être un peu plus comme McEnroe.

– Vous avez joué deux fois contre lui. Quels souvenirs en gardez-vous?

– Face à McEnroe, vous jouez d’abord contre le personnage. On avait tous un peu peur de lui et il en jouait très bien. Il a gagné pas mal de matches sur sa personnalité. La première fois, au premier tour de Bercy en 1989, au moment de rentrer sur le court avec lui, je sens qu’il capte toute l’énergie du public et que je ne suis qu’un figurant. Je perds 6-3 6-3. La seconde fois, en demi-finale à Lyon, je perds encore mais il y a match (6-3 7-5). Avec moi, il était plutôt sympa parce qu’il savait qu’il m’avait mis «dans sa poche», mais sinon il était assez distant, à part, et imposait toujours une tension.

– En 1991, vous êtes le témoin privilégié de la tentative de come-back de Björn Borg.

– On s’est entraîné tous les jours pendant dix jours à Milan. Au début, c’était presque gênant de faire un match tellement je gagnais facilement mais, à la fin, j’avais de la peine à gagner alors que je devais être quinzième mondial. En dix jours, il avait fait des progrès hallucinants et presque effacé neuf ans d’arrêt. Mais un vrai match avec du public, de la tension, des émotions, c’est autre chose. Et puis il avait gardé sa vieille raquette en bois. Le tennis avait trop changé.

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