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Jonas Svensson: «Le problème est toujours l’adaptation pratique de la théorie.»
© photo eddy mottaz

Tennis

Jonas Svensson: «Le meilleur atout d’un jeune, c’est la passion»

A Chavanne de Bogis, où il a fondé un club en 2006, l’ancien champion suédois Jonas Svensson salue le concept de formation mis en place par Swiss Tennis mais constate qu’il n’est pas toujours bien appliqué

Si vous pendulez entre Lausanne et Genève, vous n’avez pas pu ne pas remarquer les courts de Joto Tennis près de la sortie d’autoroute de Coppet, adossé à l’hôtel Best Western de Chavannes de Bogis. Le «Jo» de Joto, c’est Jonas Svensson, 50 ans cette année, marié et père de trois garçons. Ce Suédois sensible et humain n’aimerait pas qu’on le réduise à des statistiques mais son passé tennistique n’est pas banal: ancien numéro 10 mondial, vainqueur de cinq tournois ATP et de la Coupe Davis avec la Suède, deux fois demi-finaliste à Roland-Garros.

Avec son ami Tore Meinecke (le «to»), Jonas Svensson a fondé le Tennis Club Chavannes de Bogis, qui fêtera le 19 mai ses dix ans d’existence. L’occasion de pousser enfin la porte de ce club qui, malgré le pedigree de ses propriétaires, n’essaye surtout pas d’être une usine à champions. Ce qui n’interdit pas Jonas Svensson d’avoir un avis et un regard sur le tennis suisse, qui est à l’époque actuelle ce que le tennis suédois fut dans les années 1975-1995.

Le Temps: Comment êtes-vous arrivé à Chavannes?

Jonas Svensson: Par Tore Meinecke et son épouse Céline Cohen, des amis. En 2001, Ernesto Bertarelli a racheté le Country Club de Bellevue et cherchait quelqu’un pour le club de tennis. Tore m’a proposé de l’y rejoindre. Deux ans après, nous sommes venus nous installer ici. Il y avait toutes les infrastructures mais personne.

Aujourd’hui, nous avons 320 à 330 membres et 12 équipes Interclubs, dont 9 juniors. Nous ne sommes pas une académie dont le but serait de former des champions mais avant tout un club. En Suède, on est élevé comme ça. Moi, je jouais contre tout le monde: les amis de mon père, des filles, des petits, des bons.

- Quel regard portez-vous sur la pratique du tennis en Suisse?

- La formation des professeurs est vraiment très développée, c’est le top. Nous n’avions pas ça en Suède. En revanche, il me semble que nous avions davantage de common sense.

- Que voulez-vous dire?

- Je ne veux pas critiquer Swiss Tennis qui fait un travail remarquable et je sais combien le rôle d’une fédération est difficile. Mais je vois souvent dans les clubs que l’on veut trop tôt faire des choses complexes. Le risque, quand l’entraîneur est très bien formé, quand l’entraînement est parfaitement organisé, c’est que l’on oublie que c’est l’enfant qui doit être au centre. J’ai assisté il y a quelques années à un cours où des jeunes de 10-12 ans devaient s’échauffer tout seul. Ils ont fait des tas d’exercice mais pas un n’a pensé à simplement courir.

- Ce modèle suisse est pourtant copié par d’autres pays. Les Pays-Bas le trouvent particulièrement souple et évolutif.

- Le problème, ce n’est pas l’outil. Ce qu’a mis en place Pierre Paganini pour la condition physique, c’est génial. Le problème est toujours l’adaptation pratique de la théorie. Faire faire à des jeunes de 13 ans ce que Federer faisait à 20 ans, ce n’est pas pertinent. Mais souvent, dans les clubs, les parents veulent voir des choses sophistiquées, alors les professeurs font des entraînements pour les parents et non pour les enfants.

Moi je peux me permettre de résister, mais un jeune de 25 ans? Il a beaucoup de pression, ce n’est pas facile pour lui. Je suis pourtant persuadé que pour qu’un jeune ait des bons résultats, il faut que la motivation vienne de lui-même. Pourquoi ne pas lui laisser le temps de se développer par lui-même? On me dit: «c’était possible il y a trente ans», mais je ne crois pas…

- Roger Federer et Stan Wawrinka ont pourtant eu le parcours que vous décrivez: beaucoup de passion, peu de pression.

- Exactement! Jusqu’à 15 ans, Federer a fait du foot, du uni-hockey, du roller. Après seulement, il s’est mis à bosser sérieusement. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes sont très sérieux toute la semaine et ne jouent pas du tout le week-end ou durant les vacances. Je préfère des enfants qui s’amusent aux cours mais qui ne peuvent pas passer deux jours sans prendre leur raquette. Dans le hockey suédois, on dit: «Un entraînement avec le coach pour trois tout seul».

- Vous disiez qu’il n’y avait pas tout cela en Suède. Comment êtes-vous devenu le pays du tennis entre 1975 et 1995?

- Tout est parti de Björn Borg. Avec sa réussite, tous les sportifs se sont mis à faire du tennis. Mats Wilander est arrivé tout de suite après Borg, Stefan Edberg tout de suite après Wilander. Mais ça n’était pas une situation «normale». La seule chose, c’est qu’il y avait de bons profs et que l’Etat avait investi massivement dans la construction de courts couverts. Ça ne coûtait vraiment pas cher de jouer au tennis, donc cela a considérablement augmenté la base de la pyramide. A cette époque, nous n’avions pas d’argent, donc nous avions les bonnes priorités. La Suède, c’était aussi Volvo, ABBA, Stenmark, Ikea: tout semblait possible.

- Quelle était la méthode suédoise?

- La méthode, c’était Borg. Renvoyer la balle une fois de plus que l’adversaire. Une méthode silencieuse, sans parole. A 12 ans, j’ai assisté à l’un de ses entraînements. Il jouait contre trois adversaires, sans jamais échangé un mot. L’un d’eux s’est blessé, il n’a pas eu un regard.

- Mais tout le monde regardait Borg.

- Il y a eu un moment capital, quand il a quitté la Suède pour s’installer à Monaco. Borg à Monaco! Pour nous, c’était comme aller sur la lune! Aujourd’hui, le monde est tellement proche mais à l’époque cela paraissait si loin. C’était aussi lié à la taxation qui était très élevée en Suède.

Une année, Astrid Lindgren, l’auteure de Fifi Brindacier, a dû payer 102% de taxes; et Borg, lui, gagnait assez pour partir vivre à Monaco! Wilander a suivi; en 1983, quand il gagne le tournoi de Monte-Carlo, il a gagné plus après impôts que durant toute l’année 1982, où il avait pourtant remporté Roland-Garros. Tout le monde voulait les imiter, et moi aussi. C’était même devenu un sujet de plaisanterie avec mon père. Quand je gagnais un tournoi, il me disait: «Monaco se rapproche» et quand je perdais au premier tour: «Monaco, ça ne sera pas pour cette année…»

- Pourquoi n’y a-t-il subitement plus eu de bons joueurs suédois? Parce que les impôts avaient baissé?

- Un moment donné, on a cru qu’il suffisait d’être Suédois pour gagner. Et comme on parcourait le monde pour expliquer pourquoi on était si forts, nous n’avons pas vu que les autres pays nous dépassaient. L’Espagne a pris le dessus, avec un climat plus favorable et une tradition plus ancrée. Les années perdues sont difficiles à rattraper mais aujourd’hui, cela va mieux. Les entraîneurs font du bon travail.

- On en retrouve beaucoup aux côtés des meilleurs joueurs. Il y a même eu récemment une mode du coach suédois.

- Ce sont tous d’anciens joueurs qui possèdent une double culture. Ils ont cette éducation suédoise – humilité, travail, fair-play – qu’ils ont enrichie en voyageant à travers le monde.

- L’an dernier, vous avez amené vos élèves au Geneva Open. Que vouliez-vous leur montrer?

- Comment c’est en vrai. A la télé, tout paraît facile. Aujourd’hui, on voit Federer presque chaque semaine. Moi, Borg, je le voyais deux fois par an, en finale de Roland-Garros et en finale de Wimbledon. Mes héros, c’étaient les copains de mon père au club. Quand vous regardez un match en vrai, vous prenez conscience du niveau réel. Au Geneva Open, les jeunes peuvent se rendre compte que c’est un niveau extraordinaire. Nous avons un joueur qui a débuté chez nous et qui a dix points ATP: c’est déjà exceptionnel! Combien ont la chance d’atteindre ce niveau? Pour les autres, le sport, ce doit être l’amitié, le partage, le goût de l’effort et le fair-play. Après, si vous gagnez, tant mieux, mais ce n’est jamais garanti parce qu’il y a en face un type qui veut lui aussi gagner.

- Vous avez toujours été un idéaliste?

- Lorsque j’ai eu 12 ans, j’ai gagné un Championnat de Suède en battant Edberg – sans doute pour la dernière fois – et un journal a demandé à mon entraîneur quel était mon point fort. Il a répondu: «La passion du tennis.» Et je crois qu’il avait raison.

Chez moi à Göteborg, l’ancien joueur Magnus Gustafsson a créé une académie il y a trois ans. Il n’a pas cherché les jeunes les mieux classés mais ceux qui correspondaient à un profil bien précis: des passionnés qui aiment le tennis, qui pratiquent d’autres sports et que les parents laissent tranquilles. Il a travaillé en développant leur goût de l’effort, parce que c’est quand même cela qui fait avancer, mais toujours par le jeu. Certains jours, les jeunes arrivent et ne savent pas quel sport ils vont pratiquer. Aujourd’hui, ils sont tous parmi les meilleurs nationaux et cette école est en train de devenir un mouvement en Suède.


Anniversaire

Jouez avec Mats Wilander

Du 18 au 20 mai, le TC Chavannes de Bogis fête son dixième anniversaire avec un invité de prestige: Mats Wilander, ancien numéro un mondial et vainqueur de sept tournois du Grand Chelem. Il disputera le 19 mai en soirée (animations à partir de 18h, match à 19h) un match-exhibition contre Jonas Svensson.

Wilander sera également disponible pour des pro-am payants les 18 et 20 mai. Depuis quelques années, le Suédois sillonne en effet le monde avec sa caravane et s’arrête de club en club. Cette tournée, baptisée WoW (Wilander on Wheels) a pour but de financer la recherche contre une maladie rare, l’épidermolyse.

(L. Fe.)

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