Comment un homme peut-il atterrir à 18,29 m après une course d'élan et deux rebonds comme un galet sur l'eau? Jonathan Edwards croit avoir trouvé la réponse et, depuis, il ne cesse de la propager: «Grâce à Dieu.» «Je ne sais pas s'il m'aide à sauter plus loin, dit-il, mais il est toujours présent en moi. Il m'a investi d'une mission; je veux être à la hauteur.» Le jour où ce Britannique candide a sauté plus loin que tout homme, en août 1995 au cours des championnats du monde de Göteborg, Dieu a eu de quoi être fier. Toute l'assemblée des croyants de l'athlétisme a découvert saint Jonathan, nouveau patron des triples sauteurs, plus prosaïquement nouveau leader de la discipline après avoir déjà amélioré quelques semaines plus tôt le vieux record de Willy Banks (17,97 m en 1985).

Quatre ans plus tard, on retrouve l'homme au prénom prédestiné dans le hall de son hôtel lausannois. Jonathan le Goéland (33 ans) a beau dire que sa vie a changé, que tout le monde s'intéresse désormais à lui, il reste le même, atypique, sympathique, parfois en décalage avec un milieu de plus en plus sérieux. Avec ses cheveux grisonnants en bataille, son short trop large et son sourire sincère, il a – comme le disait un jour un journaliste français – des allures de personnage à la Tim Burton, réalisateur amoureux de poétiques déjantés, de candides écorchés aux prises avec la laideur du monde. Il se prête de bonne grâce au jeu des questions, satisfait de tout. Sa vie de bourlingueur? Il l'apprécie, et ouvre toujours grand ses yeux d'enfant curieux, même si les voyages l'éloignent de sa femme et de ses deux fils restés à Newcastle, dans le Nord industriel de l'Angleterre. Son début de saison? Plutôt moyen, mais pas de quoi s'inquiéter, puisque les 17,43 m réussis le 13 juin à Nuremberg constituent la valeur étalon de la saison. Lausanne? Une ville magnifique, un meeting très sympa. Ses passe-temps la veille d'un concours? Lecture, balade et prière. Toujours la prière.

Car toute la vie de Jonathan Edwards tourne autour de la religion. Fils de vicaire baptiste, il se souvient avoir découvert le triple saut à 9 ans, «un peu par hasard, lors d'une leçon de gym à l'école. J'ai essayé et je me suis rendu compte que j'étais plutôt bon.» Son père, convaincu des capacités du fiston, le confie quelques années plus tard à un entraîneur avec ces mots: «C'est ton devoir de faire fructifier un talent donné par Dieu.» Las. Jusqu'au début des années 90, les résultats ne suivent pas. «Le triple saut est une discipline extrêmement technique; il faut beaucoup de travail et d'entraînement», explique-t-il aujourd'hui. Or, lui travaille à l'époque comme laborantin dans un hôpital. Et refuse jusqu'en 1992 de concourir le dimanche, par conviction religieuse. «J'avais étudié la Bible, et j'étais arrivé à la conclusion que le dimanche est un jour très spécial.» Il passe donc ses dimanches à honorer Dieu, quitte à renoncer aux championnats du monde de 1991. On le compare à Eric Liddell, le héros des Chariots de feu, lui aussi prêt à refuser de courir la finale du 100 mètres des Jeux de 1924. Mais la conversion guette. Les résultats, il est vrai, s'améliorent, et Edwards – désormais pro – vaut pas loin de 17,50 m en 1992. «Un jour, j'ai eu comme une révélation, qui me disait que rien n'empêchait de sauter le dimanche. Au contraire: puisque Dieu m'a confié la mission de sauter loin, pourquoi ne pas l'honorer en concourant durant le jour qui lui est consacré?»

La suite des événements lui donne mille fois raison, «quand bien même son exploit de Göteborg a eu lieu un jour de semaine», sourit un journaliste anglais. Après deux saisons mitigées (vice-champion olympique en 1996 et vice-champion du monde en 1997 quand même), Jonathan le Goéland a remporté le titre européen l'an dernier et vise aujourd'hui deux autres objectifs très terre à terre avant de prendre sa retraite: les Mondiaux de Séville, au mois d'août, et les Jeux olympiques de Sydney, l'année prochaine.

Après? Il ne sait pas. Il n'y pense pas. «Lausanne est une belle ville. Je pourrais essayer de me faire engager au CIO», lâche-t-il avec un grand sourire. Plus sérieusement, il voit plutôt son avenir dans un métier en relation avec sa foi: travailleur social, vicaire, pourquoi pas. Peut-être répétera-t-il alors à sa femme et à ses deux fils ce qu'il leur a toujours dit: «Finalement, faire trois sauts et atterrir dans le sable est plutôt stupide…»