L'histoire est un éternel recommencement, et Jonathan Edwards aime bien se dire que la sienne est loin d'être terminée. Vainqueur de son premier titre mondial à Göteborg en 1995, le triple sauteur britannique a récidivé lundi avec un troisième bond spectaculaire de 17m92, après avoir fini deuxième en 1997 et troisième deux ans plus tard, puis remporté enfin son premier titre olympique à Sydney. Une nouvelle pierre sur un parcours atypique mû par la foi et par l'amour du sport, un exploit de plus dans la carrière de ce grand curieux qui dit apprécier encore davantage chaque instant depuis sa victoire aux Jeux.

«Jonathan le Goéland»

A 35 ans, «Jonathan le Goéland» continue de détoner dans le milieu très sérieux de l'athlétisme. Avec ses cheveux grisonnants en bataille, son short trop large et son sourire sincère, il a des allures de personnage à la Tim Burton, ce réalisateur amoureux des poétiques déjantés, des candides écorchés aux prises avec la laideur du monde. «Dans la vie en général, dit-il, j'imagine que je suis décalé. J'ai de fortes valeurs chrétiennes qui étaient celles de la société d'autrefois, et qui sont moins vivaces aujourd'hui.»

Ainsi, jusqu'en 1992, ce fils de vicaire a refusé de concourir le dimanche, par conviction religieuse. «J'avais étudié la Bible, et j'étais arrivé à la conclusion que le dimanche est un jour très spécial.» Alors, il passe ses dimanches à honorer Dieu. Il renonce même aux championnats du monde de 1991. On le compare à Eric Liddell, le héros des Chariots de feu, lui aussi prêt à refuser de courir la finale du 100 mètres des Jeux de 1924. Mais la conversion guette. «Un jour, j'ai eu comme une révélation, qui me disait que rien n'empêchait de sauter le dimanche. Au contraire: puisque Dieu m'a confié la mission de sauter loin, pourquoi ne pas l'honorer en concourant durant le jour qui lui est consacré?»

Ni une ni deux, il redouble de travail, se met en quête de la perfection absolue du geste, réussit un record du monde quasi irréel à 18m29 aux championnats du monde de 1995 avant de connaître une série de hauts et de bas. Aujourd'hui, même au terme d'un concours dans la deuxième partie duquel les crampes l'ont sérieusement handicapé, il continue de sourire au monde entier. Et peut-être répétera-t-il à son retour à sa femme et à ses deux fils ce qu'il leur a toujours dit: «Finalement, faire trois sauts et atterrir dans le sable est plutôt stupide…»