C’était il y a tout juste un an, mais les images sont toujours aussi poignantes. Michael Greller, son caddie avec qui il entretient une relation fusionnelle, tombe ses lunettes noires pour une vision d’horreur: les yeux éclatés de chagrin, une peine crachée à la face du monde. Jordan Spieth a lui aussi un mal fou à contrôler sa douleur. Il quitte le dernier green de ce dimanche infernal, et trouve tout juste la force de demander au caméraman qui le marque à la culotte: «S’il te plaît, tu ne me filmes pas.»

Le technicien aura la pudeur de lui obéir. Mais la remise des prix, elle, a lieu en Mondovision. Et Spieth – «privilège» du tenant du titre – doit passer la veste verte à son vainqueur, l’Anglais Danny Willett, après lui avoir littéralement offert la victoire. Des dizaines de millions d’écrans plats à travers le monde montrent un jeune homme à l’esprit totalement fracturé par ce qui vient de lui arriver: cinq coups d’avance au départ du 10, deux balles dans l’eau au 12 pour un quadruple bogey fatal. Y a-t-il déjà eu un golfeur aussi ouvertement malheureux après une telle mésaventure? C’est loin d’être certain.

L'Elu d'Augusta

Jordan Spieth était considéré comme l’Elu d’Augusta. Pour sa maturité et un sens de la stratégie jamais vus chez un joueur aussi jeune, comme s’il avait plusieurs vies de golf derrière lui. Mais aussi parce qu’il s’y est tout de suite senti chez lui: deuxième en 2014 pour ses débuts en Géorgie, vainqueur en 2015, deuxième encore l’an passé malgré sa noyade du 12. La connaissance de chaque recoin du parcours vient en général avec les années, mais lui a su le décrypter de façon instinctive. Dans quel état reviendra-t-il sur les lieux du crime? Fidèle à son honnêteté tout-terrain, il n’a pas voulu mentir pour mieux se protéger, comme l’immense majorité de ses collègues.

Il a ainsi lâché cette première salve voilà deux semaines: «Je vais être très catégorique avec vous: il me tarde que cette édition 2017 soit finie, que je la remporte ou que je loupe le cut. Parce qu’un Masters ne dure pas une semaine, mais un an.» Comprendre: j’en ai ras le bol qu’on me pose la question non-stop. Petit changement de ton ce mardi en revanche, avec une vision plus douce à plus long terme: «Je vais jouer ce tournoi à vie, jusqu’à ce que je sois trop vieux pour le faire et que les organisateurs m’envoient une lettre avec les mots: «On apprécierait que vous ne veniez plus, maintenant…» (sourire) Je vais donc avoir des tonnes d’opportunités de bien jouer sur le retour. Si ce n’est pas cette semaine, ce sera plus tard.»

Très en verve, il a surtout livré ces petites anecdotes si amusantes. De retour en décembre pour deux jours d’entraînement, il est immanquablement passé par le trou numéro 12… «J’ai demandé à mes partenaires de jeu de s’écarter du tee de départ, parce qu’on devait se débarrasser de certains démons et que j’avais besoin de taper un coup purificateur. Je me sentais super-nerveux, mais j’ai posé mon fer 8 à 5 mètres. Le birdie est rentré au dernier moment, j’ai serré mon poing et marché les bras en l’air comme si les démons venaient de s’évaporer. Même chose le lendemain avec un coup de fer 9 qui est venu mourir à quelques millimètres du trou.»

Parler pour mieux cicatriser

Ce scénario s’est reproduit mardi, avec cette fois des milliers de spectateurs massés autour de lui, pour un autre coup parfait posé à 15 centimètres du drapeau. Ce n’était certes pas en compétition, mais la spontanéité du bonhomme ne se démentira jamais: «Je me suis tourné vers les spectateurs en leur disant: «j’aurais dû utiliser ce coup voilà douze mois», juste pour avoir de beaux éclats de rire.» Jordan Spieth n’a jamais éludé la moindre question sur le sujet. Parce qu’il ne pouvait en être autrement face à l’armée de reporters qui le suit au long cours, mais aussi parce que c’était une «thérapie nécessaire», de son propre aveu. En parler pour mieux cicatriser, le meilleur choix possible.

Reste cette question malgré tout légitime: retrouvera-t-on un jour celui qui marchait sur l’eau avec cinq Majeurs presque parfaits enchaînés entre avril 2015 et avril 2016 (victoires au Masters et à l’US Open, deuxième à l’USPGA et au Masters, 4e au British)? On nuancera un peu en rappelant qu’après son 12 fatal, Spieth avait su jouer les six derniers trous en -1. Pas suffisant pour rattraper Willett, mais assez solide pour qu’on ne parle pas d’effondrement. Et même s’il est redescendu au 6e rang mondial alors qu’il occupait la première place voilà un an, sa forme générale reste très convenable avec trois victoires ces douze derniers mois.

Convoqué sur le sujet la semaine dernière, le grand Jack Nicklaus réfléchissait du haut de ses 18 Majeurs à ceux qu’il avait laissé échapper. Son fiasco le plus spectaculaire? L’US Open 1960, caviardé sur les derniers trous alors qu’il était encore amateur: «Et c’est la meilleure chose qui me soit arrivée. Si j’avais gagné, j’aurais eu un melon énorme. Alors que là, j’ai dû me mettre à bosser davantage, pour le résultat qu’on connaît. Ce fut une fantastique leçon.» On imagine la leçon bien retenue pour Spieth, qui lancera cette tirade bravache pour finir: «On sait très bien qu’on fait peur à tout le monde cette semaine», à propos de lui et son caddie. Quel que soit son niveau de forme, il restera à vie parmi les favoris de l’épreuve.


Avant lui, McIlroy en 2011

Deuxième joueur mondial derrière l’intouchable Dustin Johnson, l’Irlandais du Nord Rory McIlroy a connu en 2011 une chute autrement plus spectaculaire que celle de Jordan Spieth: quatre coups d’avance le dimanche matin, mais une carte de 80 (+7 sur le retour) pour finir à la 15e place. Il est bien placé pour donner son opinion sur le cas Spieth: «Il ne peut pas se dire vivement que ça passe et qu’on ne m’en parle plus. S’il ne s’impose pas dès cette année, les questions reviendront encore et encore. On m’en pose encore à propos de mes neuf derniers trous de 2011. Il faut juste apprendre à composer avec. C’est arrivé, et ça ne disparaîtra jamais, c’est comme ça. J’ai de la compassion pour lui après ce qui s’est passé l’an dernier, mais il a déjà gagné une veste verte, et moi non. Il peut la voir quand il ouvre son armoire. La situation est quand même différente en ce qui me concerne. J’aimerais bien vous dire que ma vie et ma carrière sont parfaites comme ça, mais si je devais ne jamais gagner le Masters, il manquerait une petite touche verte à ce beau tableau.» (P. Ch.)