C’est entendu: le choc de la victoire de Tiger Woods à Augusta en 1997 restera unique pour toujours. Une victoire pour son premier Majeur en tant que professionnel, ses douze coups d’avance, l’annonce d’une révolution à venir: on ne trouvera jamais d’équivalent. Mais la victoire de Jordan Spieth ce dimanche vient se poser juste à ses côtés dans l’histoire du Masters. Un score final de -18 lui aussi, une domination entamée dès le premier tour jeudi, et une sérénité sans égal au moment d’accueillir son premier Majeur: «C’est le plus beau jour de ma vie, ça ne fait aucun doute.» On ne peut pas dire que ce jeune homme soit beau, avec sa mâchoire de bouledogue et son regard de tueur à gages, comme dénué de compassion pour ses victimes. Il n’est pas spécialement bien bâti, à l’heure où tous les pros fréquentent la salle de gym pour se dessiner un corps plus fait pour la plage que les parcours de golf. Il n’a pas le plus beau swing du monde, ça non, et de très loin. Mais il possède une force unique dans cet univers de requins: celle d’avoir déjà fait comprendre au monde entier qu’il est là pour au moins vingt ans et qu’il ne connaîtra aucune limite.

Il fait plus vieux que son âge

Jordan Spieth est une anomalie. «On le regarde, on croirait qu’il a la trentaine bien tassée et qu’il joue sur le PGA Tour depuis dix ans. Mais non, il a juste 21 ans», remarquait Billy Horschel, son partenaire des deux premiers tours. «Il a le QI golf le plus élevé sur le circuit. Son âge, c’est une blague», pour le caddie de Phil Mickelson, un expert en cerveaux développés. Pour preuve de sa maturité, on prendra sa gestion du tournoi. En pleine lumière depuis le début de la semaine, il a su garder en permanence la tête dans le frigo, et avait prévenu dès après son 64 inaugural: «Gagner ce tournoi, c’est laisser son nom dans l’histoire. Et le plus dur, c’est de mettre cette idée de côté dès qu’on prend le départ.» Il a aussi parlé de patience, la vertu la plus recherchée dans cette discipline de dingo, et qui semble innée chez lui.

Et que dire de la hauteur qu’il a su prendre le dimanche, pour passer au-dessus de l’événement et non pas à côté? Il avait Tiger Woods deux parties devant lui, et Phil Mickelson à portée de drive toute la journée. Et les fameux roars d’Augusta, ces rugissements de la foule quand il se passe quelque chose de spécial, ne sont en rien une légende. Du fairway du 2, Spieth a ainsi vu et entendu Phil Mickelson rentrer son putt pour birdie deux cent cinquante mètres plus bas. De même qu’il a perçu les clameurs comme une éruption quand Woods a planté son eagle au 13. Mais au final, c’est lui qui a provoqué les cris les plus assourdissants, avec ses birdies à répétition. La Géorgie était sous le choc dès le vendredi, de toute façon, quand il pointait à -14 après deux tours (record du tournoi). La salle de presse, déjà convaincue d’avoir son histoire du dimanche soir. Et ses camarades de jeu, à nouveau prisonniers d’une ère qu’ils pensaient révolue: celle où on se bat uniquement pour la deuxième place avant même que le week-end ait commencé. Là encore, la référence au Tiger Woods début de siècle s’impose comme une évidence…

«La force mentale de Nicklaus»

En 2011, Rory McIlroy avait explosé malgré ses quatre coups d’avance le dimanche. Et sans prétention aucune, on l’avait vu arriver de loin, tant sa nervosité était palpable à des kilomètres. Mais qui peut décrypter ce qui se cache derrière les yeux de Jordan Spieth? Personne, sinon peut-être son professeur, qui a raconté leur toute première rencontre: «Il n’avait que douze ans. Je lui ai demandé quels étaient ses objectifs, et je n’oublierai jamais la façon dont il m’a regardé dans les yeux en disant qu’il voulait gagner le Masters. Il était sérieux comme un pape.» Personne n’était là pour vérifier, et on ne sait pas s’il s’agit d’une légende ou de la vérité. Mais après ces quatre jours d’une démonstration inouïe, on a envie d’y croire très fort.

«Il a déjà la force mentale de Jack Nicklaus», jugeait Nick Faldo, trois fois vainqueur ici, et lui aussi expert en déminage du champ de joueurs. Vrai que Jordan Spieth respire la confiance, et que la balle semble filer là où il l’a décidé; il la regarde si intensément qu’elle n’ose pas lui désobéir. C’est au putting que c’est le plus fou: à moins de dix mètres, c’était soit dedans, soit juste à côté. Un défaut, peut-être? On peut éventuellement lui reprocher d’avoir mis un polo bleu tendance fonds marins qui se marie difficilement avec le vert de la veste locale. Mais il va avoir l’occasion de se rattraper. Deuxième pour son premier Masters en 2014, vainqueur cette année, il a de grandes chances d’en enfiler encore quelques-unes et de travailler sur les harmonies de couleurs.