C’est une interview qui date d’il y a seulement quatre semaines. Jordan Spieth venait de remporter le Travelers Championship après un dernier tour plus que compliqué, sauvé par une sortie de bunker rentrée au premier trou de play-off. Il disait alors ceci: «Je dois progresser dans ma façon de boucler les tournois quand je suis en tête. Je veux avoir cette réputation-là: être un roc le dimanche.»

Sauf qu’une réputation ne se décrète pas, elle se construit. Et il y avait un souci de fabrication depuis le Masters 2016, quand Spieth avait gâché un avantage de cinq coups avec neuf trous à jouer. Ce dimanche à Birkdale, il était donc scruté comme jamais avec ses trois coups d’avance sur son compatriote Matt Kuchar. Et le scénario de cette dernière journée, perché au-delà de nos attentes les plus irrationnelles, est venu confirmer deux choses: ce sport est définitivement fou et génial, et Jordan Spieth fabriqué d’un métal jusqu’ici inconnu.

Voilà moins d’une heure que Spieth a entamé son dernier tour, avant que sa marche triomphale ne se transforme lentement mais sûrement en calvaire. Il vient de commettre trois bogeys sur ses quatre premiers trous, avec un putting décadent pour celui qui maîtrise l’exercice mieux que personne. La tension est plus que palpable, il n’arrive pas à se libérer, et il doit partager la tête à –8 avec son adversaire direct quand il arrive au départ du 13.

Un trou déjà culte

Son drive file alors cent mètres sur la droite, la balle plombée dans les hautes herbes, impossible à jouer. Suit un quart d’heure d’hésitation, à envisager chaque option, pour finalement se «dropper» sur un bout de practice, au milieu des camions d’équipementiers. Un coup de pénalité, un fer 2 posé devant le green, et une approche-putt exceptionnelle pour ne perdre qu’un coup sur Kuchar. Un trou déjà culte dans l’histoire du golf, et un score inespéré, comme il l’avouera après coup. «Je ne sais pas comment j’ai réussi à faire bogey, et je ne le saurai probablement jamais. C’est comme si je m’étais enfui après un crime.»

Il allait même partir avec la caisse. Habituellement, ce genre de difficultés sont prémices à un désastre total, tant le mental s’en trouve fragilisé. Mais Jordan Spieth allait réaliser une performance inédite en Majeur. Trou 14: un coup de fer 6 parfait, trou en un frôlé pour un birdie qui le ramène en tête. Puis un eagle au 15, en rentrant une ficelle de 12 mètres. Puis un birdie au 16, avec là encore un putt monstrueux de presque dix mètres. Birdie encore au 17, soit –5 sur quatre trous, pour remporter le British à –12 coups au total.

Une vie parcourue

C’est déjà l’un des plus grands exploits de l’histoire. Jordan Spieth a réussi à se vaincre lui-même, puis à se ressusciter. Comme s’il avait découvert le secret du golf après en avoir affronté les pires tourments. Il aura joué –1 pour arriver là d’où il était parti, seul en tête. Il a fini avec trois coups d’avance, comme au matin, mais en passant par toutes les émotions. Et ce serait seulement du golf? Non, c’est bien plus que ça: l’histoire de la vie. Un chemin semé d’embûches, qu’il faut accepter et digérer avant de filer vers des jours meilleurs.

Spieth a su renaître comme même Tiger Woods ne l’a jamais fait. Il le sait, et le monde entier le sait désormais. Il est remonté à la deuxième place mondiale ce matin, derrière Dustin Johnson, mais c’est paré du drapeau d’officieux numéro un qu’il va s’avancer ces prochaines semaines. Tout le monde vient d’admettre qu’il était capable de tout, surtout du meilleur, et c’est un avantage énorme pour les quinze années qui s’annoncent.

«Soudain, tout est parti en vrille»

Il n’avait pas tout réalisé dimanche soir, en toute logique. En conférence de presse, il a tenu un discours façon aurores boréales, avec des mots qui s’échappaient partout dans le ciel comme des volutes. On en retiendra tout de même cet extrait: «J’étais super-confiant, et soudain, tout est parti en vrille. Il a fallu se demander comment revenir sur la route et se donner une chance de gagner ce tournoi. C’est parfois impossible de comprendre ce qui se passe dans notre tête. Cette journée m’a épuisé comme aucune autre depuis que je joue au golf.»

Il était tout de même assez lucide pour remercier en boucle son copilote Michael Greller. On a déjà raconté dans ces pages la complicité instinctive qui unit les deux hommes depuis plus de quatre ans. Il convient désormais d’insister sur la grande finesse psychologique de son caddie, qui a bien senti que les choses dérapaient.

Avec Jordan et Phelps

Il lui a d’abord rappelé une photo prise voilà quelques mois en compagnie de Michael Jordan et Michael Phelps, avec ces mots: «Tu appartiens à ce club-là.» Puis il l’a fait changer de club lors du deuxième coup de ce fameux trou 13, quand Spieth voulait taper bois 3 pour attraper un bout de green, lui évitant ainsi une erreur potentiellement définitive: «On n’était pas d’accord sur la distance. Je pensais qu’il y avait 245 mètres pour le green, et lui 215. Mais Michael avait l’air si confiant qu’il m’a convaincu.»

Voilà Jordan Spieth paré de trois Majeurs, après le Masters et l’US Open de 2015. Il a réussi à balayer tous les doutes que quelques sinistres détracteurs agitaient encore: sa force mentale fluctuante, un jeu surtout basé sur la réussite au putting, un physique et un swing presque banals dans une génération d’athlètes bodybuildés.

Dimanche, Jordan Spieth nous a dit qu’il n’y avait pas besoin de changer les règles ou de faire évoluer une discipline qui n’en a pas besoin. Parce que c’est d’abord entre les oreilles que ça se joue. Un univers dont on n’a jamais fini d’explorer les recoins.