Football

José Mourinho n’est plus si «Special»

Le Portugais n’est plus l’entraîneur de Chelsea. Comme souvent, sa troisième saison chez les Blues aura été l’année de trop

José Mourinho n’est plus l’entraîneur de Chelsea, et il n’est peut-être plus non plus «The Special one». Viré comme un malpropre, viré comme un entraîneur, comme Garry Monk la veille à Swansea. Il pensait sans doute être au-dessus de ça. Il devait se sentir protégé, non pas par son indemnité de licenciement de 55 millions de francs (il ne devrait en toucher que le tiers), mais par son prestige et sa cote auprès des fans.

Mais semaine après semaine, la situation des Blues devenait inextricable. Chelsea est seizième de Premier League avec 15 points en 16 matchs (4 victoires, 3 nuls, 9 défaites). Si le club a réussi à se qualifier pour les huitièmes de finale de la Ligue des Champions (avec à la clé un tirage au sort difficile contre le Paris-St-Germain), il se traîne à vingt points du leader, le surprenant Leicester de Claudio Ranieri. Dernier vainqueur lundi (2-1) du Chelsea de Mourinho, le vieil entraîneur italien n’est sans doute pas mécontent du tour joué à celui qui avait été nommé à sa place chez les Blues en 2004. A l’époque, Ranieri faisait déjà du très bon travail mais il n’était pas assez glamour, assez jeune, assez moderne pour le nouveau président de Chelsea Roman Abramovich. Mourinho était tout ça. Il était «The Special one».

L’histoire d’amour s’était achevée dans sa troisième année et une rupture ouatée en septembre 2007. Elle avait repris à l’été 2013 et c’était comme si ces deux-là ne s’étaient jamais quittés. En juin, Chelsea remportait à nouveau la Premier League et Mourinho signait une prolongation de contrat jusqu’en 2019. Juste avant le plus mauvais départ de l’histoire du club. Début octobre, Le Temps avait pu le rencontrer à Londres. Fidèle à son style, l’entraîneur portugais avait inversé la perspective, à son avantage. «C’est le football, il y a toujours des choses inexplicables. Ce qui est étonnant, c’est que cela m’arrive seulement maintenant, après quinze ans de carrière au plus haut niveau.» Il avait manié avec dextérité l’humour, ajoutant «une série de défaites historique» à ses nombreux records, et l’ironie: «Cela fait plaisir à beaucoup de gens. Qu’ils en profitent; ça ne durera pas.»

Cela a duré. Après la défaite à Leicester, José Mourinho a estimé que ses joueurs l’avaient «trahi». Un constat d’échec pour celui qui a bâti toute sa carrière sur sa capacité à rallier un groupe à son panache poivre et sel. Mourinho n’a pas révolutionné le football, il ne laissera pas de schéma tactique novateur. Il n’a même pas été le premier à demander à ses attaquants de revenir défendre. Mais à l’ère des footballeurs-stars, il est l’un des rares à obtenir de joueurs millionnaires qu’ils se battent comme des chiens sur une pelouse. Il y parvient en usant finement de stratagèmes vieux comme l’art de la guerre: choisir son terrain, gagner la bataille médiatique, déclencher des contre-feux, désigner des boucs-émissaires. C’est fatiguant à entendre, pas beau à voir et ça ne marche pas très longtemps. Parti en héros de Porto (2002-2004) et de l’Inter Milan (2008-2010), après à chaque fois une victoire en Ligue des Champions, il justifie l’adage «deux c’est bien, trois c’est trop» comme lors de son premier passage à Londres (2004-2007) puis au Real Madrid (2010-2013).

José Mourinho a sans doute commis l’erreur de ne pas renouveler son effectif cet été après le titre. «Chelsea a gagné grâce à son jeu défensif et à la faillite de ses rivaux mais n’a jamais été dominant comme le Barça ou le Bayern», observait Stéphane Henchoz le mois dernier dans sa chronique au Temps. «Cette saison, Chelsea prend plus de buts. Là où ils gagnaient 1-0, ils font 1-1 ou 1-2. Mourinho a voulu faire un exemple et montrer son leadership en sanctionnant John Terry mais cela n’a pas remis l’équipe sur les rails. Au contraire, il s’est coupé de son meilleur soutien et s’est aliéné le vestiaire. C’est comme cela qu’une équipe abandonne le 10% d’engagement qui fait la différence, que des joueurs ne mettent plus le pied là où ils auraient mis la tête.»

Et maintenant? Adepte de la politique de la terre brûlée, José Mourinho ne peut pas retourner au Real Madrid, où Rafael Benitez est sur un siège éjectable. Il pourrait revenir à l’Inter mais Roberto Mancini est leader de la Série A. Même situation au Barça (il y fut adjoint de Bobby Robson puis de Louis van Gaal) avec Luis Enrique. Au Portugal, les clubs désormais bordurés par l’interdiction de la tierce propriété de joueurs, n’ont plus les moyens de gagner la Ligue des Champions, son seul objectif. A Paris, Laurent Blanc a senti le danger et est déjà en train de bétonner son avenir. Au Bayern, Pep Guardiola va sûrement changer d’air cet été mais «Mou» n’entre pas vraiment dans le moule bavarois, au contraire de Carlo Ancelotti ou Lucien Favre. En Angleterre, Arsenal et Manchester United sont des rivaux historiques, City prépare le terrain pour Guardiola, Liverpool vient d’engager Jürgen Klopp. Reste peut-être la Juve, en fin de cycle, s’il met un peu d’eau dans son vin. S’il accepte de ne plus être «The Special one».

Publicité