Coup de tonnerre sur le Tour de France. A force de décortiquer la course, de se perdre en conjectures à propos de l'état de forme des coureurs, chacun a tendance à oublier un détail qui n'en est pas un: sur la route, tout peut basculer d'une seconde à l'autre. C'est ce qui est arrivé hier à l'infortuné Espagnol Joseba Beloki, tombé lourdement quatre kilomètres avant l'arrivée de la 9e étape à Gap et contraint à l'abandon, victime d'une fracture au poignet, au coude et au fémur droits.

Lancé à tombeau ouvert à la poursuite du Kazakh Alexandre Vinokourov, futur vainqueur d'étape, le leader de la Once s'est laissé piéger par une chaussée rendue dangereuse par le goudron fondu dans la descente vers Gap. Son coup de freins, intempestif, fait chasser l'arrière de son vélo et le projette par-dessus son engin. Lance Armstrong, calé dans la roue de celui qu'il avait élu au rang de principal adversaire pour la victoire finale, parvient à l'éviter in extremis, taille un short à un gendarme et s'engage, bien malgré lui, à travers champs.

L'image du maillot jaune s'offrant une séance de cross-country avant de rejoindre, comme par enchantement, le fil de la course au lacet suivant, a quelque chose de surréaliste. Les pulsations de l'aigle américain, qui ne perd pas une plume dans son embardée et termine à 36 secondes de Vinokourov en compagnie des autres favoris, sont sans doute montées aussi haut que dans l'ascension du col de l'Izoard, principale difficulté de la journée. «Cette route n'était pas sûre, a-t-il déclaré à l'arrivée, et j'ai eu très peur. Seul un réflexe de survie m'a permis de m'en tirer sans dommages.» Aujourd'hui, le leader d'US Postal, qui a soigneusement évité de s'attarder sur l'abandon de Beloki – «Ce sont les aléas de la course, nous prenons tous des risques» –, peut être doublement soulagé. Il a échappé au pire et les Alpes sont derrière lui.

Joseba Beloki, présent sur les trois derniers podiums de la Grande Boucle et encore deuxième du classement général hier matin, a en revanche tout perdu. Au moment où il commençait à prendre une nouvelle envergure. Longtemps, il a été reproché à ce grimpeur discret et énigmatique de ne pas être capable de prendre la moindre initiative, de se contenter des places d'honneur sans oser remettre en cause la suprématie d'Armstrong. Persuadé qu'il était suffisamment armé pour battre le Texan, son directeur sportif Manuel Saiz a tout fait pour l'inciter à davantage d'agressivité dans la montagne. Au diable les dictons péremptoires: la chance n'a pas souri a celui qui s'était enfin montré audacieux.

Encore vertement tancé par un Saiz furieux samedi soir à Morzine, en raison de sa passivité lors de la première étape alpestre, Beloki avait assuré qu'il passerait à l'offensive. Et il a tenu parole: en deux jours, le coureur attentiste et opportuniste que l'on avait coutume de voir s'est transformé en contradicteur belliqueux et audacieux du roi Armstrong, plaçant plus d'attaques en quarante-huit heures que lors des trois Tours précédents. Plus angélique pour un sou, l'Espagnol est sorti de sa boîte dimanche dans l'Alpe-d'Huez, agressant l'Américain à six reprises. Il a remis la compresse, hier en fin d'étape, dans la côte de Saint-Apollinaire, une pente rude, pas faite pour les poètes. Un nouveau Beloki est né, pensait-on, lorsque l'implacable coup d'arrêt est survenu au détour d'un traître virage.

On ne saura donc jamais à quel point Beloki aurait pu perturber Armstrong dans sa quête. On peut même se demander, vu la gravité de ses blessures, si le coureur de la Once, bientôt 30 ans, trouvera les ressources nécessaires d'un point de vue physique et moral pour revenir au plus haut niveau. Et ses coéquipiers, atterrés par l'accident de leur chef de file, auront bien du mal à se reconcentrer sur la course.

Une course à nouveau nerveuse et rapide hier, dès le départ de Bourg d'Oisans. Première difficulté du jour, le col du Lautaret fait exploser le peloton après sept kilomètres sous l'impulsion de l'Italien Danilo Di Luca. Majestueux écueil classé hors catégorie, le col de l'Izoard est situé trop loin de l'arrivée pour que les ténors prennent le moindre risque, ce dont profite l'Allemand Jörg Jaksche pour filer à l'anglaise en compagnie de six autres courageux. Dans la fournaise, les accélérations se succèdent et Jaksche, grand animateur du jour, ne résiste pas à celle de Vinokourov dans la côte de la Rochette, dernière bosse alpestre du Tour du centenaire. Dépassé, le coureur de la Once s'arrêtera dans la descente auprès de son leader Beloki, hurlant sa douleur.

Le Kazakh, qui ignore alors tout de l'accident, poursuit son effort pour fêter sa première victoire sur la Grande Boucle. Grâce à l'écart creusé et aux vingt secondes de bonification réservées au lauréat, il revient sur les talons de Lance Armstrong au classement général, où il ne compte plus que vingt et une secondes de retard. A la sortie des Alpes, l'Américain n'a pas eu à réfléchir trop longtemps pour désigner son nouvel adversaire principal.