Qui aurait pu penser, il y a quelques années, que le fils d’une famille d’immigrés albanais du Kosovo, aux origines sociales modestes, deviendrait, un peu à l’image de Roger Federer, la coqueluche des Suisses et des grands fleurons économiques du pays? La figure du «nain magique», celle de Xherdan Shaqiri, est désormais associée aux valeurs helvétiques. Comme lui, les nouvelles icônes de l’équipe nationale, issues pour la plupart de la diversité, unissent les Suisses et les immigrés, qu’ils soient petits ou grands.

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Qu’ils se prénomment Xherdan, Granit, Valon, Blerim ou Pajtim, ces joueurs talentueux aux racines balkaniques ont bénéficié d’une formation de qualité en Suisse et contribué à propulser la Nati sur le devant de la scène. Ils ont aussi inconsciemment participé à un début de transformation positive de la perception des ressortissants des Balkans en Suisse. Les albanophones, qui soulignons-le, sont nombreux en Suisse – estimés à plus de 200 000 personnes – ont été, durant de longues années, dans la ligne de mire d’une certaine rhétorique politique et médiatique qui les associait à la violence, aux chauffards ou à la criminalité.

Même si certains avis cyniques insistent sur l’appartenance communautaire de ces joueurs en usant du terme de «Balkangraben», leur effet symbolique sur le processus d’intégration est indéniable. Leur impact auprès des jeunes issus de ces familles migrantes, sur le plan du renforcement du sentiment d’appartenance à la société helvétique, est fantastique. Les secondos balkaniques sont particulièrement fiers de ces joueurs qui leur ressemblent et les font rêver. Grâce à eux, ils portent sans complexe le maillot rouge à croix blanche, tout en exhibant le symbole de l’aigle bicéphale qui les renvoie à leurs racines, soit exactement à l’image de leurs idoles qui assument leurs identités plurielles.

Toutefois, gare aussi à l’euphorie du foot, et cela pour deux raisons.

D’abord, c’est un phénomène passionnel, éphémère et davantage contextuel, et il y a toujours un risque de voir les émotions se retourner un jour contre ces joueurs. On le voit en France où le rêve «Black, Blanc, Beur» de l’équipe championne du monde en 1998 a par la suite tourné en une rhétorique exclusiviste «bleu, blanc, rouge». Le risque existe qu’en cas de revers, les héros d’aujourd’hui deviennent les félons de demain.

Ensuite, mettre sur un piédestal la réussite de ces joueurs-là uniquement, c’est véhiculer une fausse image de la mobilité sociale en Suisse. Changer son destin ne passe pas uniquement par le football. Les personnes avec un bagage migratoire n’ont pas toujours les réseaux, les outils ou l’accès aux informations pour prendre conscience de la myriade d’opportunités qu’offre la Suisse.

Tout en valorisant ces figures du foot sur le plan symbolique, notre plateforme Albinfo.ch, soutenue par la Confédération, effectue, depuis cinq ans, un travail de fond sur le plan de l’information, au service d’une intégration harmonieuse des populations des Balkans en Suisse. Elle publie quotidiennement, en albanais, en français et en allemand, élabore et produit des émissions et des reportages vidéo avec une perspective plurielle et critique, organise des événements innovants et lance des initiatives citoyennes sur le terrain.

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Les thèmes vont de la participation politique en Suisse aux parcours de réussites socioprofessionnelles de migrants, sans oublier les défis qui sont posés sur le chemin de l’intégration ainsi que le développement des pays d’origine.

Cette collaboration avec Le Temps, à l’occasion de ce grand rendez-vous sportif européen, est une opportunité pour se pencher de plus près, avec une perspective de l’intérieur, sur l’environnement sportif, mais aussi identitaire et socio-économique qui entoure ces joueurs, leur pays d’accueil ainsi que leur communauté d’origine. Une manière de mettre en relief l’enchevêtrement culturel au sein des équipes de football suisse et albanaise, et au-delà.