Larry Huras déchausse ses patins, enfile un survêtement sec et prend place dans le bunker qui lui sert de bureau. «Cette finale sera très serrée», avance-t-il, comme de bien entendu. L’idée n’est évidemment pas de lui extorquer un pronostic – «Je n’en fais qu’à Las Vegas». Mais plutôt de se pencher sur la méthode qui a permis au gourou ontarien, déjà titré avec Zurich en 2001 et Lugano en 2003, de faire le ménage dans l’esprit d’une équipe secouée par deux échecs successifs ces dernières saisons, et aujourd’hui décidée à laver l’affront.

Le Temps: Lorsque vous avez pris en main le CP Berne, l’été dernier, le club était traumatisé. Comment avez-vous procédé? Larry Huras: Tout est dans mon livre magique (il empoigne et feuillette une brochure marquée par le temps). Il y a là des pages et des pages d’interviews. J’ai passé entre 45 minutes et 1 heure et demie avec tous les joueurs, les dirigeants et chaque membre du staff technique ou médical. D’abord, il faut toujours déterminer les problèmes et les opportunités qu’il y a de les régler. A partir de cette image, j’ai établi un plan. – Quel était le problème? – Ils étaient divers. Plus qu’une révolution, il fallait une évolution. Nous avons continué sur la base du travail de John Van Boxmeer qui, en trois ans, a terminé une fois deuxième et deux fois vainqueur de la saison régulière. Ça montre que tout ne marchait pas si mal. – Mais… – Mais dans le vestiaire, dans le jeu et dans l’équipe, ça ne fonctionnait pas dans les moments décisifs. Ma mission, c’était surtout de former un groupe homogène. Il fallait ramener le fun dans le vestiaire. Plusieurs joueurs m’ont dit qu’ils vivaient le hockey plus comme un travail que comme un sport. Ils pointaient puis ils rentraient chez eux. Il fallait retrouver la notion de plaisir, ça a beaucoup été une histoire de communication. – La communication, c’est votre truc. Qu’avez-vous dit à vos joueurs? – La première question que je leur ai posée, c’était: «Qui, en dehors de moi bien sûr, est la personne la plus intelligente dans ce vestiaire?» Et je leur ai expliqué pourquoi nous serions plus intelligents ensemble. Je voulais mieux partager les responsabilités entre les gens, donner une voix aux joueurs. Nous avons créé un groupe de six, avec deux capitaines [Jean-Pierre Vigier et Benjamin Plüss] et quatre assistants, qui représentent l’équipe. Nous parlons beaucoup ensemble. – De quoi parlez-vous? – La philosophie, les règles de vie et les principes de travail, il n’y a pas besoin d’en discuter; ils sont fixés. Nous parlons du jeu, de la tactique. – Vos joueurs sont-ils intelligents? – Oui. Si j’en juge à la vitesse à laquelle ils assimilent mes consignes, ils ont un QI de hockeyeurs au-dessus de la moyenne. C’est un sport où il faut prendre des décisions très rapidement. L’idée est de réduire au maximum le temps de réflexion. – Vous avez un côté clownesque. Faites-vous rire vos joueurs? – J’espère! C’est un peu mon problème… Quand je fais mes théories, il me vient des fois des blagues en tête. Je fais attention à ce qu’elles ne sortent pas toujours, parce que je dois me tenir. Mais j’entends beaucoup de rires dans le vestiaire, et ça me plaît. Quand les joueurs sont trop sérieux, ils sont vite tendus. Et quand ils ne sont pas assez sérieux, la performance s’en ressent. C’est un équilibre à trouver. Il y a des leaders qui sentent ça et qui en prennent soin. – Si vous deviez comparer le métier d’entraîneur à une autre profession… – Ma fonction me donne l’occasion de parler avec beaucoup de monde, des managers, des businessmen et des patrons. Et je me suis rendu compte que le métier d’entraîneur n’était pas très différent par rapport au CEO de la poste ou au tenancier du restaurant de la patinoire. L’objectif, c’est de tirer le meilleur des gens. Il faut vendre ses idées. – Quelle fut la meilleure idée de votre carrière? – Ma meilleure idée, je l’ai eue il y a 27 ans: c’était d’épouser ma femme. Sans le soutien de la famille, c’est impossible de faire ce travail. Je tire un grand coup de chapeau à ma femme et mes enfants. Quand on leur demande «c’est où chez toi?», ils ont du mal à répondre et ça, c’est un petit regret. Nous sommes des nomades du globe, ça donne une forme d’instabilité. S’il faut aller demain en Suède ou en Russie, pourquoi pas?

Retrouvez l’intégralité de cette interview dans l’édition du samedi 10 avril 2010