Football

De joueur à entraîneur, une transition de plus en plus longue

Entraîner est devenu un métier très complexe que même les anciennes stars doivent apprendre. Et tant pis pour l’époque héroïque des entraîneurs-joueurs

Les excellents résultats de Lucien Favre à l’OGC Nice ont remis sur le devant de la scène Johny Bordin. Face aux médias français, l’entraîneur des juniors C d’Echallens saison 1991/1992 n’en revient toujours pas, vingt-cinq ans après, d’avoir eu «Lulu» comme assistant. Qu’un ancien international suisse aux 24 sélections débute sa carrière entraîneur aussi modestement avait marqué l’époque. On avait mis cette bizarrerie sur le compte de l’extrême méticulosité de Favre. Le Vaudois était en avance sur son temps; aujourd’hui, tout le monde fait comme lui.

Le licenciement récent de Giorgio Contini à Vaduz a permis de s’en rendre compte. Contactés pour reprendre le poste, Raphaël Wicky et Ludovic Magnin ont décliné l’offre. Le Valaisan (39 ans) entraîne actuellement les M21 du FC Bâle, le Vaudois (38 ans) ceux du FC Zurich. Ces deux joueurs emblématiques des années Köbi Kuhn ont arrêté leur carrière il y a sept et cinq ans mais ils ne s’estiment pas encore prêts. Magnin a indiqué vouloir terminer sa licence UEFA Pro. De leur génération, on retrouve Alex Frei à la tête des M15 du FC Bâle, Boris Smiljanic (M21) et Johann Vogel (M18) à GC, Massimo Lombardo (M16) à l’ASF, Gerardo Seoane (M21) au FC Lucerne. Stéphane Henchoz est lui entraîneur assistant de Michel Decastel à Neuchâtel Xamax.

Prendre son temps

Seuls deux grands noms des années 2000 sont en poste comme coach principal d’une équipe professionnelle: Fabio Celestini au Lausanne Sport et Murat Yakin, qui vient d’être nommé au FC Schaffhouse, son frère Hakan (qui s’occupait lui aussi des jeunes à Saint-Gall) comme adjoint. Ils ont pris leur temps. Murat Yakin a d’abord débuté à Concordia Bâle (1re ligue) un an après l’arrêt de sa carrière. Il a ensuite été adjoint à GC durant deux saisons avant de se lancer, en Challenge League seulement (FC Thoune). Celestini, lui, a pris deux ans de pause, fut un an l’adjoint de Berndt Schuster à Malaga et se lança en Série D italienne avant de reprendre le LS, également en Challenge League.

Lorsqu’ils jouaient, les Vogel, Celestini, Yakin étaient considérés comme des «entraîneurs sur le terrain». Ils ont pourtant préféré apprendre ce nouveau métier. Vingt ou trente ans plus tôt, ils auraient enchaîné directement. Comme Gilbert Gress en 1977, joueur de Xamax en juin, entraîneur de Strasbourg en juillet. Ou Ottmar Hitzfeld en 1983 (de Lucerne à Zoug). A l’été 1986, Didi Andrey reste au FC Bulle mais change de vestiaire.

Comme Michel Platini en France, Uli Stielike n’est retraité que depuis six mois lorsqu’il devient sélectionneur de l’équipe de Suisse en 1989. Certains observent une petite année sabbatique ou à la tête d’une équipe de jeunes avant de se lancer: c’est le cas de Bertine Barberis au LS (1987), de Gabet Chapuisat à Bulle (1988), de Michel Renquin à Servette (1991), de Marcel Koller à Wil (1997), d’Alain Geiger à Xamax (1998).

A l’époque, l’entraîneur n’avait pas besoin de connaître la nutrition, l’hygiène, les cycles de récupération. Et la gestion du groupe n’est pas la même non plus.

Parmi la génération précédente, la transition était encore plus floue et il n’était pas rare de trouver des joueurs devenus entraîneurs avant même d’avoir raccroché les crampons. Jean-Marc Guillou fut entraîneur-joueur durant 66 jours en 1976/1977 à Nice, puis en 1980 à Xamax. Daniel Jeandupeux joua quelques matchs la même année pour le FC Zurich, qu’il entraînait déjà. Le cas le plus extraordinaire est celui de l’Irlandais Johnny Giles qui, dans les seventies, était joueur, capitaine et… sélectionneur de l’Eire. En Suisse, les derniers cas d’entraîneur-joueur remontent aux années 1990: Heinz Hermann assure un intérim d’un mois à Servette (avec Bernard Mocellin et Jacky Barlie) lors de la saison 1991/1992, Pierre-André Schürmann est entraîneur-joueur en 1994 lors de la première de ses trois saisons à Wil, Admir Smajic assiste durant six mois Robert Schober à YB entre janvier et juin 1998.

Il ne s’agit pas d’opposer les anciens et les modernes. Ottmar Hitzfeld (promotion de Zoug) et Daniel Jeandupeux (titre avec Zurich) ont connu le succès dès leur première saison, Gilbert Gress (champion de France) lors de la deuxième. Ces différences montrent surtout à quel point les temps ont changé. «C’est le football qui a changé, souligne Stéphane Henchoz. Quand j’ai débuté à Xamax avec Gilbert Gress, il n’y avait pas d’entraîneur de gardiens. Juste lui et un adjoint. A l’époque, l’entraîneur n’avait pas besoin de connaître la nutrition, l’hygiène, les cycles de récupération. Et la gestion du groupe n’est pas la même non plus.»

Les jeunes joueurs sont si bien formés qu’il n’y a plus besoin de leur enseigner la technique ni la tactique. Par contre, il y a un très gros boulot à faire sur la motivation.

Le dernier grand joueur suisse à avoir enchaîné directement est Ciriaco Sforza. En 2006, il arrête de jouer à Kaiserslautern et reprend immédiatement le FC Lucerne. Zinedine Zidane, qui arrête au même moment, s’est préparé durant dix ans avant de se lancer au Real. Avec plus de réussite pour le moment que Sforza. Stéphane Henchoz a arrêté en 2007 mais il dit: «Si on me proposait une équipe aujourd’hui, je ne m’estimerais pas prêt.»

A Zurich, Ludovic Magnin voit le métier évoluer. «Les jeunes joueurs sont si bien formés qu’il n’y a plus besoin de leur enseigner la technique ni la tactique. Par contre, il y a un très gros boulot à faire sur la motivation.» Cela ne fait pas très envie à Alex Frei: «Je n’ai pas le feu sacré pour gérer des ego», nous disait l’an dernier celui qui devrait intégrer la nouvelle équipe dirigeante du FCB.

Métier plus risqué

Le métier est devenu plus complexe, plus risqué, pour des anciens joueurs qui ont souvent bien mieux gagné leur vie que leurs devanciers et n’ont plus forcément besoin de ça pour vivre. «Entraîner une première équipe est devenu très aléatoire, parce que les places sont limitées alors qu’il y a chaque année sept ou huit nouveaux entraîneurs qui passent la licence pro UEFA et une concurrence toujours plus mondialisée, observe Sébastien Fournier, revenu à la formation au FC Sion. C’est devenu un métier à haut risque. Les contrats sont de plus en plus courts. Il faut être prêts à bouger, à vivre dans le stress. Certains aiment ça comme une drogue; pour d’autres, ce n’est pas une priorité.»

Stéphane Chapuisat se contente d’entraîner les attaquants de YB et de Team Vaud. Après deux expériences en pro à Servette et Sion, Sébastien Fournier assure qu’il «ne court pas après» un poste. «Travailler avec les jeunes est tout aussi gratifiant. Il y a tout de même une certaine pression mais au moins, il est possible de développer une vision sur le long terme.» Les joueurs au passé plus modestes ont peut-être davantage faim. Les anciennes stars, elles, prennent leur temps et se préparent, bien conscientes, comme le résume Stéphane Henchoz, que leur passé ne les protégera pas. «Quand c’est ton tour, tu n’as pas le droit de te rater.»

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