Avant et après, tout le monde est toujours d’accord pour condamner fermement le racisme. Mais il suffit qu’un nouvel incident raciste se reproduise quelque part dans un stade pour que la grande famille du football se divise et que les failles, béantes, apparaissent.

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C’est encore arrivé dimanche soir au Portugal, à Guimaraes où le Vitoria local recevait le FC Porto. Après avoir marqué le but du 2-1 (score final) pour son équipe, l’attaquant franco-malien du FC Porto, Moussa Marega, a été la cible d’insultes racistes et de cris de singe de la part de supporters du Vitoria, son ancien club. Outré, Marega a voulu quitter le terrain, alors que plusieurs joueurs adverses mais aussi de sa propre équipe tentaient de l’en dissuader. Il fut finalement remplacé dans l’urgence et quitta la pelouse en distribuant des doigts d’honneur aux supporters qui le huaient.

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Lundi, l’attitude de Moussa Marega a été saluée par la presse sportive portugaise. O Jogo a dénoncé «un crime», A Bola a clamé: «Nous sommes Marega» et Record lui a attribué la note maximale pour «son attitude courageuse et son but décisif». Il a aussi reçu le soutien de son entraîneur, Sérgio Conceição, de celui de l’OM, André Villas-Boas, de l’attaquant de Manchester Anthony Martial, de la fédération malienne, des clubs d’Amiens et du Borussia Dortmund. Et même du Vitoria Guimaraes, qui a condamné dans un communiqué «toute manifestation de violence, de racisme ou d’intolérance».

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La victime devient l’accusée

Moussa Marega a été soutenu. Après. Comme ont été soutenus, après, Romelu Lukaku à Cagliari en septembre, Raheem Sterling à Sofia en octobre, Taison à Kiev et Mario Balotelli à Vérone en novembre, Fred à Manchester en décembre, Iñaki Williams à Barcelone en janvier. Sur le moment, sur le terrain, ils étaient seuls. Nouveau au Portugal (on n’oubliera pas les cris racistes d’un chef ultras de ce même FC Porto cet automne envers l’attaquant camerounais de YB Jean-Pierre Nsamé), ce genre d’incidents se généralise sur les terrains européens. A chaque fois, la victime devient coupable. Les sanctions sont minimes, voire inexistantes.

Dimanche soir à Guimaraes, lorsque c’était vraiment important, Moussa Marega était seul au monde. Voulant quitter le terrain en signe de protestation, l’attaquant du FC Porto n’a trouvé aucun soutien, aucune compassion. Au contraire, ses coéquipiers furent les plus virulents à tenter de l’empêcher de sortir. S’il s’en est pris par la suite aux arbitres («Merci de ne pas m’avoir défendu et de m’avoir donné un carton parce que je défendais ma couleur de peau. J’espère ne plus jamais vous revoir sur un terrain de football»), c’est l’attitude presque violente de ses partenaires qui étonne le plus.

Dans leur rapport au groupe, les joueurs de football survalorisent le collectif et la solidarité. Leurs relations interpersonnelles sont emplies d’accolades, de «checks» et de «mon frère». Ils peuvent sincèrement être contents lorsqu’un rival direct marque un but (en témoignent les célébrations ce week-end du Lyonnais Bertrand Traoré et du Gunner Alexandre Lacazette). Mais lorsque cela compte vraiment, lorsqu’il faut vraiment être solidaire, il n’y a plus personne. Reçoivent-ils des consignes de leur club? «Non, il n’y a pas de consigne, répond le milieu de terrain de l’Eintracht Francfort Gelson Fernandes. Simplement, les joueurs ont peur d’assumer, peur de perdre sur tapis vert. Ce sont de mauvais réflexes…»

Un flou volontaire?

Comme d’autres, le milieu de terrain camerounais de Servette Gaël Ondoua a été «attristé, peiné, profondément touché» en voyant les images de Guimaraes. S’il se refuse à porter un jugement («Je ne vis pas dans le groupe»), il se met à la place des joueurs: «Il est probable que si les coéquipiers de Marega l’avaient suivi, Porto aurait perdu par forfait. C’est la double peine. A moins que les deux équipes ne quittent le terrain… Il n’y a pas de solution idéale sans une solidarité maximale et sans concession de tous les protagonistes.»

Mais les joueurs sont-ils encore acteurs de ce phénomène qui les dépasse? «Ils sont comme vous et moi face à une agression dans le bus, lance Costa Bonato, agent suisse de divers joueurs africains. Peu de gens se risquent à intervenir tant qu’ils ne sont pas directement concernés. Et les joueurs ont un double handicap: ils ne sont souvent pas assez formés intellectuellement pour réagir en tant que personne, et ils sont souvent tenus par contrat à ne rien faire.»

Costa Bonato vise la fameuse «clause de comportement», prévue «dans la grande majorité des contrats» et qui peut amputer un salaire de 30 à 50% pour des motifs volontairement très flous. «Est-ce que quitter le terrain est un «mauvais comportement»? Tant qu’un dirigeant ne dira pas clairement: «Je soutiendrai mes joueurs s’ils devaient un jour quitter le terrain», ceux-ci resteront des spectateurs. Les vrais acteurs, ceux qui détiennent les clés, ce ne sont pas eux.»

Avec d’autres mots, Gaël Ondua dit la même chose: «Au vu de la multiplication de ce genre d’incidents, il serait bon que nous, joueurs, recevions des consignes claires de la part des ligues et des clubs.»