Australie

La joueuse de tennis et le feu

Les images de l’abandon de la Slovène Dalila Jakupovic, victime de la pollution de l’air à Melbourne, au premier tour des qualifications de l’Open d’Australie, ont fait le tour de la planète et fait réagir l’écrivain Arnaud Jamin: «Désormais, on ne peut littéralement plus jouer»

Je ne connais rien de la joueuse de tennis Dalila Jakupovic. Son compte Instagram dévoile une Slovène de 28 ans appliquée qui parcourt le monde pour faire son métier: lancer une balle, courir, perdre ou gagner, mais avant tout, jouer. Cette nuit, dans un match de qualification de l’Open d’Australie, à Melbourne, alors qu’elle mène un set à zéro et qu’elle se bat en fin de deuxième set, une terrifiante quinte de toux l’assaille. C’est l’abandon soudain. L’image fait le tour de la planète en quelques minutes. Que s’est-il passé? «Je n’avais encore jamais ressenti ça, j’ai eu peur de m’effondrer. C’est pour ça que je me suis accroupie. Je ne pouvais plus marcher. Au sol, c’était plus facile de respirer.»

En effet, ses yeux se brouillent dans une grimace terrible. Elle se baisse et se plie, comme si elle devait se tordre vers le centre de la terre, comme si le chemin de l’oxygène maintenant était inversé et qu’il lui fallait s’aplatir pour aller le saisir. En trente secondes, la voilà à genoux sur l’immaculé sol bleu typique des courts de Melbourne. Elle suffoque. L’arbitre accourt, l’adversaire du jour, Stefanie Vögele, aussi. Ils sont à la fois désolés et désemparés, pensant comme tout le monde que se présente une nouvelle et flagrante conséquence des feux australiens.

Un terrible échec environnemental

Cette image dit tout de l’horreur planétaire: désormais, on ne peut littéralement plus jouer. Pour les journalistes et les entraîneurs, il va falloir dorénavant surveiller les courbes de la pollution et les considérer comme des données paramétriques. Craig Tiley, directeur de l’Open d’Australie et de Tennis Australia, est formel: le spectacle ne peut pas prendre fin. Il ne fait que suivre, sans bien entendu les nommer, «l’avis d’experts médicaux indépendants, de spécialistes environnementaux et de scientifiques». Et puis stopper le tournoi pour cette raison, ce serait l’aveu d’un terrible échec environnemental. La science se croit toute seule, mais il y a quelqu’un. Il y a Dalila Jakupovic à terre.

L’impasse est impossible pour les corps qui se meuvent au milieu d’une défaillance de l’air même et aucun spécialiste ne peut plus vraiment encadrer ce drame total qui avance sous les yeux de la planète. La Ventoline pressurisée, les autres malaises dans la compétition et les protestations de spécialistes, de joueurs et de témoins n’y feront rien: si l’être du tennis est ainsi attaqué, c’est que l’humanité a déjà un pied dans la catastrophe. La joueuse pouvait gagner ce match, je regarde une rediffusion du début de la rencontre, elle a un merveilleux revers à deux mains et des fulgurances. Elle quitte le court sous les applaudissements maintenant, une éponge blanche mouillée autour du cou va rafraîchir son visage plein de larmes. Le ciel est une brume chargée, mais le show va continuer.

Jusqu’à quand?


Arnaud Jamin est l'auteur de «Le Caprice Hingis».


A propos des incendies

Lire également: «Martina Hingis avait raison contre la Raison»

Publicité