A quoi roule Lance Armstrong, maillot jaune de la Grande Boucle? La question hante tous ceux qui ont vu mardi l'envolée de l'Américain dans l'ascension vers Sestrières. Une prestation qui suscite autant d'admiration que de scepticisme. En effet, depuis que nos yeux se sont ouverts sur les exploits passés mais vitriolés, les gestes les plus beaux, les chronos les plus fous, les dominations outrageuses n'ont plus la même saveur. Chat échaudé craint l'eau froide.

Pour être parfaitement honnête, aucun fait établi n'autorise à mettre au cou du maillot jaune le panneau «Cet homme est dopé». Le costume lisse et l'histoire personnelle de l'Américain, survivant d'une terrible maladie, lui vaudraient en temps ordinaire l'auréole de la sainteté. Au paradis du cyclisme retrouvé, il devrait y avoir des chants et des trompettes car tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, affirment les dirigeants du Tour de France. Pas de descente de police, pas de traces de dopage, pas d'hématocrites condamnables après les 51 examens inopinés d'hier matin. Rien. La course a repris ses droits. Admirez les héros…

Ce refrain répété jusqu'à la nausée ne peut cacher nos doutes, nourris d'impressions. Premièrement, la démonstration massivement supérieure de Lance Armstrong est à elle seule source d'interrogation. Même si dans l'ascension de l'Alpe il n'écrasait plus les autres, l'Américain paraît extraordinairement fort. Jusqu'à mardi, personne ne le classait parmi l'élite des grimpeurs. Et le voilà qui fait la nique à Escartin, Tonkov, Dufaux, Virenque et d'autres. Au passage, n'oublions pas qu'Alex Zülle n'est pas un grimpeur… Malaise. La domination de Lance Armstrong est si outrageuse que plusieurs coureurs se déclareraient, dixit le Français Christophe Bassons qui jure rouler à l'eau claire, «dégoûtés par la prestation d'Armstrong». Deuxième malaise. Et chez les suiveurs et directeurs sportifs concurrents, le sentiment évolue entre le haussement d'épaules et le sourire narquois, lourd de sous-entendus.

Armstrong n'est pas le seul mouton noir. Sur un Tour qui n'a rien de facile, les coureurs affolent le chronomètre. Le peloton roule à des allures quasi record. Au point de battre une moyenne horaire historique entre Laval et Blois et d'arriver presque chaque jour avant le meilleur horaire imprimé dans le «road-book». Doute à nouveau. Et la liste est encore longue. Comme la possibilité pour tout coureur, victime réelle ou imaginaire d'asthme ou d'allergie, de se shooter aux corticoïdes sans rien risquer, dès lors qu'il possède un certificat médical. Il y en aurait une quinzaine.

Alors, pourri le Tour? Non, il y a quelques éléments objectifs qui empêchent une exécution sommaire d'Armstrong. Peut-on imaginer qu'après avoir frôlé la mort, l'Américain qui jure ne pas avoir déposé de certificat médical est prêt à jouer avec sa santé pour un maillot jaune et une gloire éphémère s'il se fait… piquer? Ensuite, le soin mis à préparer ce tour: il a passé ce printemps une semaine dans les Alpes et une semaine dans les Pyrénées à reconnaître le parcours. De plus, disons-le tout net: la rumeur qui veut qu'Armstrong fréquente le sulfureux docteur Ferrari est démentie par le médecin italien. Ouf.

Au milieu de l'ivraie, il y a du nouveau grain. Les responsables d'équipe par exemple, sortis sonnés ce printemps de la grande lessive du dopage, souhaitent pour toujours ne plus revivre le cauchemar. Enfin, signe de changements d'attitudes et d'actes, plusieurs coureurs du peloton ont été victimes de défaillances inaccoutumées. Faute de prise de poudre magique? Comment comprendre autrement les déroutes subies mardi par Rineiro, maillot à pois rouges de la sinistre cuvée 1998? Et par Vinokourov, vainqueur il y a un mois du Dauphiné Libéré qui n'a rien d'une course d'école? Et la disparition dans le déluge de Brochard, ou celle encore, hier, de Gotti, très à l'aise la veille?

La grande lessive a commencé. Mais le monde du cyclisme n'est pas encore blanc. Y a-t-il entourloupe? Peut-être. Malaise? Certainement. Déception? Sans aucun doute.

I. J.