Sacrément sport

Pourquoi les journalistes sportifs adorent-ils les métaphores religieuses?

Nico Rosberg qui «décroche le Graal» ou le «martyre d’un gardien de but»: régulièrement, Olivier Bauer, professeur à l’Université de Lausanne, interroge les relations entre sport et religion pour «Le Temps». Il analyse aujourd’hui le recours aux références sacrées dans le discours des journalistes sportifs…

Est-on conscient que s’est dernièrement achevée une fantastique épopée? Après avoir été «bien lancé dans sa quête du Graal», après s’être «rapproché du Graal», Nico Rosberg a «finalement décroché le Graal». Si cette quête-là n’est qu’une métaphore utilisée à profusion dans les médias, si ce Graal-là n’est que le gros vase en argent offert au champion du monde des pilotes de Formule 1, tout cela renvoie évidemment au Saint-Graal, objet des recherches aussi incessantes qu’inabouties du roi Arthur et de celle, unique mais réussie, d’Indiana Jones.

Tout cela n’est pas très religieux? Mais on sait, grâce à Dan Brown et à son «Da Vinci Code», que le saint Graal n’est pas le vase qui a permis de recueillir le sang de Jésus, mais le nom qui dissimule le sang royal, ce sang qui coulait dans les veines de Jésus, de ses enfants et des enfants de ses enfants. Ce qui fait donc de Nico Rosberg un dieu ou une idole, au moins par adoption.

Les journalistes sportifs aiment les métaphores religieuses. Ils aiment les filer et nous les refiler. Ainsi, chaque semaine, des gardiens de but (des anges gardiens ou des cerbères) multiplient les miracles (parce qu’ils ont autant de bras que Shiva ou parce qu’ils sont la main de dieu) pour garder leur sanctuaire vierge ou inviolé (aucun ballon, aucune rondelle n’y ayant pénétré); d’autres sont crucifiés.

La communion à Malley

Chaque semaine, des joueurs de rugby portent le ballon en terre promise et des joueurs de football américain convertissent des touchés. Chaque semaine, les fidèles communient à Malley, dans le temple du hockey; une fois par année, ils vont en pèlerinage à Davos dans la cathédrale grisonne; et ils rêvent tous de partir pour Montréal, la Mecque du hockey (cujus regio ejus religio, tel prince, telle religion); c’est qu’ils y croient!

Chaque semaine, un joueur est sacrifié, un autre se sacrifie, un troisième vit un calvaire. Chaque semaine une équipe joue sans âme, une autre poursuit sa descente aux enfers, une troisième est sauvée de la relégation; elle échappe au purgatoire, c’est-à-dire à la ligue inférieure. Périodiquement, tous les sports célèbrent leur grand-messe. Au printemps, les cyclistes professionnels vivent l’enfer du nord entre Paris et Roubaix (un enfer pavé de mauvaises intentions). Les plus grands sportifs finissent par entrer au panthéon. Et même les sportifs médiocres atteignent parfois l’état de grâce, un instant fugace mais éternel où le temps semble suspendre son vol.

Mais pourquoi donc les journalistes sportifs aiment-ils user et abuser des métaphores religieuses? Parce qu’elles sont commodes, qu’elles sont aussi vites dites que vites lues. Parce qu’elles appartiennent à un réservoir inépuisable (ce qu’on y puise ne l’épuise pas). Parce qu’elles sont efficaces, qu’elles permettent en trois mots d’évoquer ce qu’il faudrait expliquer par de longs discours. Prononcez, écrivez «quête du Graal» et vous donnez plus qu’un pilote qui transpire dans sa voiture, plus qu’un ingénieur qui règle un moteur! Vous convoquez un homme qui donne son sang, un chevalier à la poursuite d’un rêve, un aventurier épris de justice, une légende.

La chèvre de Monsieur Sianis

Et quand les mythes n’existent pas, les journalistes sportifs n’hésitent pas à en créer. Ainsi le récit de la victoire des Cubs de Chicago, lors du championnat de baseball nord-américain 2016. On a pu abondamment lire, entendre et voir comment les Cubs avaient brisé la malédiction lancée le 6 octobre 1945 par Billy Sianis, un restaurateur grec expulsé du stade parce qu’il y avait emmené une chèvre (c’était la mascotte de ses «Billy Goat Taverns»).

C’est une bien belle histoire. Mais dans laquelle on peut lire, comme en second niveau, une métaphore religieuse dont on n’a pas entendu parler. Car pendant plus de soixante-dix ans, Billy Sianis et sa chèvre ont servi de bouc émissaire aux défaites répétées des Cubs. De bouc émissaire, comme ce bouc qu’Aaron, prêtre de l’ancien Israël, chargeait des péchés de son peuple, comme ce bouc qu’il envoyait dans le désert, comme ce bouc qui payait pour ce qu’il n’avait pas fait (La Bible juive, livre du Lévitique, chapitre 16).

Cela montre la limite de l’usage des métaphores religieuses par les journalistes sportifs. Car elles ne sont commodes, car elles ne sont utiles que dans la mesure où elles sont vite et bien comprises par les lecteurs, les auditeurs ou les téléspectateurs. Le bouc émissaire en est un bon exemple. Trop rare, trop compliqué, trop ignoré, il n’avait aucune chance. Il a donc été sacrifié sur l’autel de l’efficacité.

Dans une société qui se déchristianise, dans une culture qui se sécularise, on peut craindre (ou se réjouir, c’est selon) que les métaphores religieuses soient une espèce en voie d’extinction.

* Olivier Bauer est professeur à l’Institut lémanique de théologie pratique de l’Université de Lausanne. Il travaille sur la transmission de la foi, sur les relations entre sport et religion et sur une approche théologique de l’alimentation. Il tient un blog «Une théologie au quotidien».

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