Tennis

Juan Martin Del Potro, poignets d’amour

Opéré trois fois du poignet en quinze mois, l’Argentin semblait perdu pour le haut niveau. Il est de retour, pour offrir la Coupe Davis à sa patrie ce week-end. Portrait du joueur que tout le monde aime

C’est une histoire d’amour qui débute par une haine. En 1981, l’Argentine dispute la première finale de la Coupe Davis de son histoire contre les Etats-Unis. A Cincinnati, les Américains programment la rencontre sur une moquette ultrarapide pour contrer les spécialistes de terre battue sud-américains. Comme si cela ne suffisait pas, Guillermo Vilas et José-Luis Clerc, cinquième et sixième joueurs mondiaux, ne s’adressent pas la parole du week-end.

L’Argentine perd mais tombe amoureuse de la Coupe Davis, qu’elle perdra encore trois fois en finale (2006, 2008, 2011), record à ne pas battre. Elle tente de nouveau sa chance ce week-end à Zagreb contre la Croatie de Marin Cilic, Ivo Karlovic et Borna Coric. En face, le capitaine argentin Daniel Orsanic n’a que l’amour du drapeau à opposer. Et Juan Martin Del Potro. Avec lui, c’est sûr, il y aura de l’émotion, des grands coups, des supporters qui sautillent sur leur siège en faisant tournoyer des écharpes bleu ciel et blanches, des matchs à rallonge et sans doute des larmes.

Le type qui perd avec panache

Et la victoire? C’est moins sûr. Parce que la Croatie possède une très bonne équipe, parce qu’elle a pu choisir la surface mais aussi parce que dans l’imaginaire collectif, Juan Martin Del Potro, c’est le type qui perd avec panache. Peu de joueurs de tennis peuvent s’enorgueillir de compter plus de belles victoires que lui des défaites grandioses. Les plus mémorables? Sa demi-finale des Jeux olympiques de Londres, contre Federer en 2012: les deux joueurs achèvent, en larmes, le plus long match en trois sets de l’ère open: 3-6 7-6 19-17 en quatre heures et vingt-six minutes. Les deux mêmes joueurs en demi-finale à Roland-Garros en 2009: Federer est débarrassé de Nadal mais s’en sort par miracle en cinq sets. Autre demi-finale, celle de Wimbledon 2013 contre Novak Djokovic: encore cinq sets épiques, encore des larmes.

Il gagne aussi parfois, bien sûr, et c’est encore plus beau lorsque c’est difficile. Cinq sets à couteaux tirés en 2009 à l’US Open, encore contre Federer, pour s’offrir son premier (et unique à ce jour) titre du Grand Chelem. Cinq sets acharnés (plus de cinq heures de jeu), en septembre dernier pour avoir raison d’Andy Murray à Glasgow et envoyer l’Argentine en finale de la Coupe Davis.

Un joueur spectaculaire

Juan Martin Del Potro est avec Stan Wawrinka le joueur le plus spectaculaire du circuit ATP, celui qui transmet le mieux ses émotions au public et celui qui offre la plus belle résistance au Big 4. Mais il y a une différence de taille entre «la tour de Tandil» et «le bison de Saint-Barthélemy»: Wawrinka est souvent éblouissant de maîtrise lorsqu’il gagne et inexpiable de maladresse lorsqu’il perd; dans les deux cas il paraît provenir d’un autre monde. Il est plus facile de s’identifier à Juan Martin Del Potro, qui, lui, a l’air du gars ordinaire qui s’arrache sur le court.

Pas spécialement beau, ni particulièrement expressif, «Delpo» n’a pas la noirceur brûlante d’un Victor Pecci ni le magnétisme brutal de son compatriote Vilas. Sa grande carcasse traîne un charisme fatigué, habité par le charme de ceux qui ne cherchent pas à plaire. Et pourtant, il plaît. Il est même «le joueur que tout le monde aime», selon un titre du «Wall Street Journal» de septembre dernier. C’était après une nouvelle campagne homérique à l’US Open. Dans son match (perdu) contre Wawrinka, l’Argentin avait vu le public interrompre la fin de match pour réserver une standing ovation à son courage. Il en avait pleuré. Les Américains aiment les belles histoires et question come-back, Del Potro pourrait en remontrer à Edmond Dantès.

Poignets bousillés

Son destin était d’être le géant qui écraserait le tennis mondial à coups d’aces et de «mines» du fond de court. Très grand (1,98 m) mais coordonné, doté d’une technique très propre, il incarne une nouvelle génération d’attaquants censée déloger Federer et Nadal. Plus jeune joueur dans le top 200 en 2005 (à 17 ans), dans le top 100 en 2006, dans le top 50 en 2007, dans le top 10 en 2008. L’année 2009 est celle de la confirmation. Il remporte l’US Open, mettant fin à cinq ans d’invincibilité de Federer.

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Parti pour tout casser, Juan Martin Del Potro s’est surtout bousillé les poignets, opérés quatre fois en cinq ans. Il commence en 2010 par le droit, irradié par une tendinite. Première opération, première rééducation, premières photos sur Twitter. Le moral est bon; Juan Martin Del Potro revient vite et bien: il est cinquième mondial en 2013. Mais à partir du début de l’année 2014, c’est le poignet gauche qui tire le signal d’alarme. Il reprend le processus: opération, rééducation, compétition.

Sur les photos, le sourire se fige. La douleur est toujours là. Deuxième opération en janvier 2015, puis une troisième en juin. Le sourire laisse la place à l’inquiétude. Il n’a plus rejoué depuis sept mois lorsqu’il reprend une raquette, depuis un an lorsqu’il frappe un revers (désormais atrophié), depuis un an et demi lorsqu’il revient sur le circuit.

1045e au classement mondial

En janvier 2016, il est 1045e au classement mondial. A Wimbledon, il est déjà 165e lorsqu’il sort Stan Wawrinka au deuxième tour. A Rio, Del Potro sauve le tournoi olympique de la débâcle en sortant trois matchs monumentaux contre Novak Djokovic au premier tour, Rafael Nadal en demi-finale et Andy Murray en finale. Il perd le dernier combat, dans un court transformé en stade de football. Il devrait être abattu. Il pleure, mais de joie, en caressant sa médaille d’argent. Il revient de si loin. Les organisateurs de l’US Open s’empressent de lui lancer une invitation. Le tennis a tellement besoin de lui.

Avant son come-back, «Delpo» avait déjà une sacrée cote parmi les joueurs. En décembre 2012, il parvient à convaincre Roger Federer de transformer une série de matches-exhibition au Brésil en tournée en Amérique latine. «Viens en Argentine, chez nous tu es une idole.» A Tigre, banlieue chic de Buenos Aires, les deux hommes disputent deux exhibitions surréalistes, dans un stade de 20 000 places monté spécialement et qui menace de s’effondrer sous les trépidations de la foule. Ça crie, ça chante, Federer rencontre Vilas, Gabi Sabatini, le père de Leo Messi, il joue au foot à la Bombonera. Il est aux anges et c’est à «Delpo» qu’il le doit. Lorsque Federer et son agent Tony Godsick créent leur propre agence de management sportif Team 8 l’année suivante, l’Argentin est le premier joueur qu’ils signent. L’investissement risque bien d’être enfin payant.

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