Running

Julien Wanders, les ailes du plaisir

Dans les rues de Genève, le prodige du demi-fond suisse remporte la Course de l’Escalade et bat le record de l’épreuve (20’46). En 2018, Julien Wanders s’est affirmé comme le meilleur coureur sur route d’Europe. Et toujours avec le sourire

Empruntant à la Mère Royaume sa légendaire marmite, la Course de l’Escalade y touille joyeusement depuis quarante ans le patrimoine local, la tradition familiale, la fête costumée, la célébration populaire et la performance athlétique. Rarement ces identités multiples ont été mieux incarnées qu’en Julien Wanders, ce premier dimanche (pluvieux) de décembre. Le Genevois, local hero d’une épreuve qu’il disputa pour la première fois à l’âge de 5 ans, a établi le nouveau record (20’46) d’un parcours qu’il survola en souriant, haranguant parfois le public avant, sitôt la ligne franchie, de revenir sur ses pas pour encourager ses poursuivants.

Pour Julien Wanders (22 ans), la course à pied est une fête. De celle où l’on vomit parfois à la fin, ce qui ne fut pas nécessaire cette fois, tant il évoluait deux classes au-dessus de ses adversaires. Tadesse Abraham, double vainqueur à Genève mais qui prépare actuellement une tentative de record d’Europe sur le marathon (en janvier à Dubaï), manquait trop de vitesse pour tenir le rythme. Seul son partenaire d’entraînement, le Kényan Fredrick Kiptoo, put suivre Wanders durant quinze minutes, et même le précéder dans le deuxième tour, ce qui laisse à penser qu’il courait plus en lièvre qu’en chasseur. Avant de véritablement se mettre en action, Julien Wanders démontra une aisance incroyable, se permettant parfois de s’extraire du peloton pour s’en faire le spectateur privilégié. Dans les passages les plus prisés du public, il lança plusieurs fois des sourires et des invitations à encourager les coureurs.

Une dévotion totale à son sport

C’était fait sans arrogance ni, sans doute, la totale conscience de ce que cette facilité pouvait produire dans la tête des autres concurrents. Lorsqu’il court, Julien Wanders paraît flotter dans un état second. Ainsi, alors que Kiptoo portait gants et sous-pull à capuche, lui n’était vêtu que d’un maillot échancré. Au moins n’était-ce pas celui du Kenya, comme l’an passé lors de sa première victoire en Elite, ce qui avait causé quelques remous.

Il est souvent dit que Julien Wanders est le plus grand talent du pays. Il serait faux de réduire à la seule condition de «talent» ce coureur qui n’a remporté sa première Course de l’Escalade qu’en 2012, en catégorie Cadets. Wanders est en revanche, sans contestation possible, le plus travailleur, le plus ambitieux, celui qui est prêt à aller le plus loin dans la douleur. Dans un reportage du site athle.ch à Iten, au Kenya, où il s’entraîne une grande partie de l’année, on voit l’autre grand espoir genevois Julien Lyon (actuellement blessé) impressionné par la détermination de son camarade. «Il est concentré quand il s’entraîne, il est concentré quand il mange, il est concentré quand il se repose.» Il l’est sans doute aussi quand il dort.

Pour la deuxième année consécutive, le sociétaire du Stade Genève réalise le triplé Corrida bulloise – Basler Stadtlauf et Escalade. En un an, ses progrès ont cependant été considérables et le Genevois, qui concourra le 9 décembre aux Swiss Awards dans la catégorie «Révélation de l’année», a passé en douze mois du statut de grand espoir du demi-fond helvétique à celui de meilleur coureur européen sur route. Ce changement de statut a pris naissance un jour de Saint-Sylvestre. Le 31 décembre 2017 dans les Yvelines (Ile-de-France), il gagne en 28’02 la Corrida de Houilles, une course sur route de 10 kilomètres de niveau international. C’est un triple exploit: première victoire européenne depuis trente ans, record de Suisse et… record de France puisque Julien Wanders est double-national.

«Je n’ai peur de personne»

En février, il se classe deuxième du semi-marathon de Barcelone, dans l’excellent chrono de 60’09. Record de Suisse (Tadesse Abraham avait fait 60’42), record d’Europe des Moins de 23 ans, sixième meilleure performance européenne de l’histoire. Fin mars à Valence, il ne gagne pas les Mondiaux de semi-marathon mais c’est tout comme. Huitième et premier «non-Africain» pour sa première grande compétition en élite. «Je suis fier de moi! J’ai prouvé que je n’ai à craindre personne.»

Sur la route sans doute, mais sur la piste, c’est encore une autre histoire. En août à Berlin, Julien Wanders est très attendu aux Championnats d’Europe d’athlétisme. Septième sur 10 000 mètres, huitième sur 5000 mètres, il ne démérite pas mais démontre que son sens tactique et sa science des courses en peloton doivent encore s’affirmer. Il devient subitement un peu moins «spécial», d’autant qu’éclate le phénomène Jakob Ingebrigtsen, prodige norvégien de 17 ans, double champion d’Europe du 1500 mètres et du 5000 mètres.

Mais le meilleur est à venir. Le 14 octobre 2018, Julien Wanders termine deuxième d’une course sur route de 10 kilomètres à Durban, en Afrique du Sud. Son temps, 27’32, surpasse l’intérêt mineur de cette place d’honneur. C’est un nouveau record d’Europe. L’ancien, amélioré de deux secondes, datait de 1984. C’est évidemment un nouveau record de Suisse (pulvérisé de trente secondes). Enfin un coureur fait oublier Markus Ryffel et Pierre Délèze. Il s’appelle Julien Wanders et court avec le sourire.


Bekele étend son règne

La course élite dames de l’Escalade a vu la quatrième victoire consécutive de l’Ethiopienne du Stade Genève Helen Bekele. La jeune épouse de Tesfaye Eticha est sans rivale dans les rues pavées de la Vieille-Ville, même si l’Ougandaise Peruth Chemutai l’obligea à puiser dans ses réserves pour s’imposer dans un long sprint final. Soucieuse de ne pas glisser sur la chaussée luisante, Bekele laissa à d’autres le soin de mener la course. Chemutai mena l’allure avec une facilité assez déconcertante mais fut finalement incapable de courir autrement qu’au train. Sans doute avait-elle un peu moins envie de se faire mal que Bekele, pliée en deux sitôt la ligne d’arrivée franchie. «Mes rivales sont jeunes et sont habituées à courir sur de plus courtes distances que moi», expliquait la marathonienne. La première Suissesse, Maud Mathys, est elle une spécialiste de la course de montagne (vice-championne du monde). La Vaudoise a pris un méritoire huitième rang.

(L.F.)

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