Au bout du fil ce lundi matin, Stéphane Schweickhardt commence par s'excuser de rappeler si tard. Il n'a pas de téléphone portable: les sollicitations dominicales du Temps ont été adressées au numéro de sa fille. «Vous avez vraiment été chercher les vieux crabes, aussi…»

C'est que le «vieux crabe» avait toute sa légitimité pour commenter le premier marathon de Julien Wanders, ce dimanche à Paris. Dans la même ville, en 1999, et pour l'une de ses «deux ou trois» incursions sur la distance, le Valaisan avait signé un chrono de 2h13'34, qu'aucun athlète romand (de naissance*) n'avait surpassé en vingt-trois ans.

L'article en question: Julien Wanders, naissance d'un marathonien

Son record très officieux, le désormais sexagénaire est heureux de l'avoir vu tomber, Wanders ayant bouclé ses 42,195 kilomètres en 2h11'52. Il est en revanche peiné d'avoir vu son successeur souffrir de problèmes gastriques et terminer loin de ses attentes, fixées entre 2h07 et 2h10. Le «vieux crabe» ne voudrait surtout pas passer pour «un donneur de leçons». Mais il a des choses à dire.

Attention aux déceptions

«Julien, je suis son plus grand admirateur, commence notre interlocuteur. Ce qu'il fait est extraordinaire. Partir vivre en Afrique pour se donner les moyens de progresser au contact des meilleurs, ça force le respect. Il est aussi fabuleux par son tempérament! Il est de cette génération, comme l'équipe de Suisse de football, qui ne sur-respecte rien ni personne et il a bien raison.»

Sa place dans l'histoire de la course à pied nationale? «Sur route, il est le meilleur Suisse de tous les temps, tranche Stéphane Schweickhardt. Markus Ryffel, les autres, moi, on était à des années-lumière de ce dont il est capable. Bien sûr, Viktor Röthlin a été champion d'Europe du marathon et Tadesse Abraham détient le record national sur la distance, mais tout ça est largement à la portée de Julien. Non, vraiment, il est sans égal.»

Mais… il y a un «mais» aux yeux de celui qui revendique 200 000 kilomètres parcourus en course à pied (et qui tourne aujourd'hui à un rythme de quatre footings hebdomadaires). Conscient de son incroyable potentiel, Julien Wanders ne se fixe que des objectifs très élevés. «Forcément, il aborde chaque course avec énormément de pression, et au final, il est régulièrement déçu. Ce n'est pas bon d'être souvent dans la déception. Le risque, c'est de s'enfermer dans une spirale négative.»

L'importance des courses «valorisantes»

Il y a un conseil qu'il aimerait lui donner: participer à des courses «valorisantes» pour soigner tout à la fois sa confiance et sa popularité. «Quand je regarde ma carrière dans le rétroviseur, je regrette de ne pas avoir couru Morat-Fribourg plus souvent, note-t-il. Un trottoir, pour moi, c'était une montée, donc cette classique avec beaucoup de dénivelé n'était pas idéale. Mais c'est dans ce genre d'événements qu'un coureur marque les gens. Ça fait combien de temps qu'un Suisse n'a pas gagné Morat-Fribourg? [Avant Tadesse Abraham, vainqueur en 2018 et 2016, c'était… lui, Stéphane Schweickhardt, en 1998.] Julien pourrait le faire. Ce serait génial.»

Dans le même ordre d'idée, le Valaisan estime que Wanders devrait garder un peu de place, dans son programme, pour les distances qu'il maîtrise. «A ce stade, il pourrait déjà avoir gagné trois ou quatre fois les Championnats d'Europe de semi-marathon. Ces médailles, elles sont importantes! Elles permettent d'être plus tranquille, plus serein au moment d'aborder des défis plus grands. Il ne faut pas renoncer aux épreuves que l'on peut remporter.»

L'ancien coureur, qui a toujours travaillé à 100% dans une fiduciaire, connaît bien la difficulté de construire une carrière équilibrée. Lui se savait «physiquement fait pour le marathon», mais «la tête voulait courir souvent en compétition», ce que la distance n'autorise pas, alors il privilégiait les 3000 ou 5000 mètres pour leur nervosité et la possibilité d'enchaîner. «Et c'est sur semi-marathon ou 20 kilomètres que j'ai obtenu mes meilleurs résultats, raconte-t-il. A mi-chemin entre ce que mon corps pouvait et ce que mon esprit voulait…»

«Parler, c'est s'exposer»

Stéphane Schweickhardt se rappelle aussi avoir réalisé les minimas nécessaires à une participation aux Jeux olympiques sur 10 000 mètres «deux ou trois fois» dans sa carrière. «Mais jamais l’année où ça comptait», déplore-t-il. Pourquoi? «Quand arrivait le moment où il fallait répondre présent, j’avais tendance à en rajouter à l’entraînement. A en faire trop. C’était idiot, car quand je faisais juste ce qu’il fallait, ça se passait bien. Mais j’avais besoin d’en faire davantage pour me rassurer et c’était contre-productif, mais ça, dans le feu de l’action, je ne m’en rendais pas compte.»

Cette autocritique tardive fait écho à l’immense volume d’entraînement que chérit Julien Wanders. «Sur semi-marathon, son record d’Europe est de 59'13. Ça suffit. Il devrait simplement continuer comme ça et récolter les fruits de son travail.» Pour Stéphane Schweickhardt, le Genevois va «battre le record de Suisse du marathon, c’est sûr», mais il «ne doit pas le chercher: il va venir tout seul». Annoncer un objectif de 2h07 pour sa première tentative sur la distance? Pas une bonne idée selon lui. «Parler, c’est s’exposer plus qu’on ne l’est déjà, souligne le Valaisan de 61 ans. Julien n’a besoin que de courir, les chronos et les médailles vont bien tomber.»

Lui, il aimerait «bien avoir encore 20 ans», reconnaît-il avec un poil de nostalgie. E il pourrait «discuter de course à pied toute la journée» mais il va quand même falloir raccrocher. Il le répète encore une fois: «Julien Wanders, je suis son plus grand fan. J'ai presque les larmes aux yeux d'en parler. J'aimerais tellement qu'il atteigne tous ses objectifs. Je crois qu'il lui faut juste un peu de patiendurance...» Parole de «vieux crabe».

* Originaire d'Erythrée, Tadesse Abraham détient le record de Suisse en 2h06'40, tandis que Tesfaye Eticha, né en Ethiopie, a un jour couru en 2h10'05. Les deux hommes, naturalisés, sont établis dans le canton de Genève.