Le transfert des joueurs mineurs engendre des récits improbables. D'un côté, les jolies fables. Celle de Lionel Messi, arrivé d'Argentine au FC Barcelone à l'âge de 13 ans, soigné d'une maladie de croissance, éclos à la célébrité planétaire à 18 ans. De l'autre, des réalités moins chantantes. Aujourd'hui, les grands clubs débusquent les jeunes talents toujours plus tôt, en particulier en Argentine, au Brésil et en Afrique.

Sur la Toile, les vidéos de champions en herbe au dribble spectaculaire fourmillent. Classe biberon, taille champions. En 2007, Manchester United enrôlait un prodige de 9 ans, l'Australien Rhain Davis. En 2005, le Brésilien Jean Carlos Chera, 9 ans, 35 kilos pour 1,37 mètre, attisait la gourmandise de grands clubs, dont Manchester. La même année, le PSV Eindhoven obtenait le droit de signer avec Nikao, Brésilien, 13 ans, reléguant les appétits du FC Barcelone et du CSKA Moscou. Combien de mineurs arrivent en Europe, et combien goûtent réellement à une carrière? «On n'a pas de statistiques», concède Raffaele Poli, chercheur au Centre international d'étude du sport à Neuchâtel.

Dans ce noir opaque, certaines injustices émergent pourtant, à la rubrique des faits divers. En 2007, Le Havre (ndlr: 2e division) porte plainte contre un homme pour avoir organisé la mise à l'essai d'un de ses joueurs de 17 ans à Bolton, et l'avoir abandonné à Paris après une réponse négative. Le haut d'un iceberg géant. Sur le plan international, la FIFA juge de plus en plus d'affaires. Lésés, certains clubs s'indignent d'être pillés à vil prix de leurs meilleurs éléments. Fin février, Vasco da Gama (ndlr: Brésil) s'est saisi de l'instance faîtière, accusant le Real Madrid d'avoir soumis une offre à son sociétaire, Philippe Coutinho, 15 ans.

Théoriquement, le règlement sur le statut et le transfert des joueurs de la FIFA interdit la commercialisation en dessous de 18 ans. Pour les non-Européens, une dérogation s'applique «si les parents s'installent dans le pays du club, pour des raisons étrangères au football». Dès lors, les interstices du règlement inspirent toutes les audaces. Comme ce fut le cas pour Lionel Messi, les poids lourds du football ne rechignent pas à importer des familles entières. Ou à contourner le règlement en faisant adopter les prodiges. Autre problème: les études. «Pierre Larrauri, Péruvien, 13 ans, a été engagé l'an passé à Bayern Munich pour apprendre l'allemand», explique Raffaele Poli.

De surcroît, sur le plan international, l'interdiction de commercialiser des joueurs de moins de 18 ans se fracasse sur les juridictions nationales. Acheté par Arsenal mais pas encore en âge d'évoluer en Premier League, le Mexicain Carlos Vela a été prêté à Osasuna, l'Espagne autorisant le travail dès 16 ans. Une manière de s'enrichir? «L'objectif des grands clubs est de bénéficier d'une écurie de jeunes joueurs assez grande pour voir émerger quelques champions, poursuit Raffaele Poli. Mais le problème se pose dans ceux qui ne disputent pas la Champion's League. Le football étant pyramidal, les dirigeants et les intermédiaires mettent en place des chaînes de valeur ajoutée.»

Ancien agent de joueurs, actuellement Pprésident du Conseil national de l'éthique de la Fédération française, Dominique Rocheteau s'insurge: «Pour moi, c'est un problème de déraciner des jeunes espoirs de leur milieu. Que les clubs les suivent, pourquoi pas, mais qu'ils les prennent si tôt, je trouve cela dommage.» Et de relever: «Contre les déménagements de familles, on ne peut pas grand-chose, car pour certains parents, c'est un moyen de gagner de l'argent. Mais la question, dans toute cette histoire, c'est les agents. Il y a de plus en plus de rabatteurs.»

Pour la FIFA, ainsi que l'explique Jérôme Champagne, directeur des relations internationales, le transfert de mineurs constitue un «gros sujet de préoccupation. Actuellement, la Commission du statut du joueur réfléchit à des pistes pour protéger à la fois les jeunes talents et les clubs formateurs». Concrètement? D'une part, l'enregistrement informatisé des transactions est actuellement testé. «Les clubs acheteurs et vendeurs devront notamment saisir le nom de l'agent, le numéro de compte, et le montant. Si les informations ne correspondent pas, le certificat de transfert sera refusé.»

D'autre part, la FIFA resserre les contrôles sur les agents. «Ils ne sont plus licenciés à vie, mais pour cinq ans. Le pouvoir des instances disciplinaires a été renforcé.» Jérôme Champagne de faire remarquer: «Le règlement de la FIFA est accepté par l'Union européenne sous la double réserve qu'on ne peut pas interdire à un joueur de donner ses droits à ses parents. Ni de signer avec une de ses connaissances. En outre, l'agent représente une partie minime des intermédiaires, qui, eux, appartiennent à des catégories que la FIFA n'a pas le droit de réguler.»

Dès lors, quid du rôle de l'Etat? En Suisse, ainsi que le note Edmond Isoz, directeur de la Swiss Football League, «la Section des immigrations est très stricte». En Europe, la position politique n'est pas aussi claire. En avril 2007, des députés au Parlement européen ont lancé une déclaration écrite sur la lutte contre le trafic et l'exploitation des enfants dans le football. Selon Raffaele Poli, n'ayant pas recueilli assez de signatures parmi les parlementaires, elle est restée lettre morte.