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Comment Jürgen Klopp a remis le feu à Liverpool

Les Reds, qui se déplacent samedi à Southampton, sont les leaders surprise de la Premier League anglaise. Stéphane Henchoz détaille la méthode de l’entraîneur allemand la plus tendance du moment

En quête de son premier titre de champion d’Angleterre depuis 1990, Liverpool a déjà été leader de Premier League dans un passé récent. En 2014, l’équipe entraînée par Brendan Rogers était en tête à trois journées de la fin, avant de perdre le titre sur la fameuse glissade de Steven Gerrard.

Cette saison, la situation est très différente parce que les Reds donnent le sentiment de pouvoir gagner chaque match qu’ils disputent. Ils ont mis 5-0 à Leicester, 6-1 à Watford, ils sont allés gagner à Arsenal et à Chelsea et avec leur match nul 1-1 à Tottenham, ils ont pris 7 points sur 9 à Londres. Ils ne perdent qu’à Burnley, en ayant 82% de possession de balle et en donnant deux buts.

Le public d’Anfield Road a toutes les raisons de s’enflammer. Ce qui est impressionnant, c’est l’intensité déployée par les dix joueurs de champ. Une caractéristique des équipes de Jürgen Klopp. L’Allemand exige une grande débauche d’énergie, un pressing très haut et immédiat, une transition défense/attaque la plus rapide possible, des situations de but quatre secondes après la récupération du ballon et des actions systématiquement conclues par un tir ou un centre. Il faisait déjà jouer comme cela le Borussia Dortmund, qu’il a pris moribond et dont il a fait un champion d’Allemagne et un finaliste de la Ligue des Champions.

Première option: la vitesse

Sa philosophie de jeu peut s’énoncer simplement: récupérer la balle, en faire quelque chose. Les joueurs ont une grande liberté en ce qui concerne les positions et les déplacements. Ce qui compte, c’est que ça bouge et que ça aille vite. Le système est tout de même plus fin qu’il n’y paraît: chaque phase (défense, attaque) comporte un plan B si la première option – la vitesse – n’a pas abouti.

Pour ce type de jeu, le choix des hommes est essentiel. Jürgen Klopp a besoin de joueurs jeunes, au top physiquement, extrêmement endurants. Liverpool est l’équipe qui court le plus, et de très loin, que ce soit au niveau des kilomètres parcourus, du nombre de sprints sur 20 mètres, 30 mètres, 40 mètres, etc. Pour son premier match à Tottenham, cinq jours seulement après son arrivée, ses joueurs avaient couru 35% de plus qu’avec Brendan Rogers.

Entraînements intenses

J’ai suivi Jürgen Klopp durant trois étés en camp d’entraînement à Bad Ragaz avec Dortmund. C’était une préparation à l’allemande, avec souvent trois séances par jour, pas beaucoup de ballon et des séries de huit fois 1000 mètres à 7h00 du matin. La charge de travail était impressionnante, et plus encore l’intensité qu’il y avait dans chaque séance. Ça m’a rappelé un peu ma période avec Hambourg, où il m’est arrivé de me retrouver en janvier en Allemagne de l’Est pour un footing à 6h30 du matin. Mais Klopp est beaucoup plus fin et moderne que Felix Magath, qui nous faisait courir 90 minutes parce qu’un match dure 90 minutes…

Endurance et résistance

Jürgen Klopp est un adepte du travail par intermittence: 4 minutes de course à 80% du VO2 max et le cœur à 170-180 pulsations par minute, 2 minutes de récupération, 4 minutes de course, etc. Puis la même chose sur des distances moins longues avec un temps de récupération plus court. C’est assez classique mais là où beaucoup d’entraîneurs font 4 séries de 4 minutes, lui va en imposer 8. Pour suivre le rythme, il faut vraiment être très costaud physiquement.

Ce régime ne convient pas à tout le monde. Klopp peut privilégier un joueur très bon physiquement à un autre meilleur avec le ballon. D’une manière générale, il estime qu’à 28-30 ans, les joueurs sont déjà trop vieux pour son système de jeu.

Miser sur des joueurs peu connus

A son arrivée à Liverpool, il a dû composer avec le contingent à disposition. Et faire jouer Daniel Sturridge et Christian Benteke, deux attaquants qui n’entrent pas dans son système parce que le problème du pressing, c’est qu’il peut se retourner contre vous si un seul joueur ne participe pas correctement. A l’inverse de Sturridge, qui joue peu, et de Benteke, qui a été vendu à Crystal Palace, Roberto Firmino s’est imposé comme avant-centre et est presque devenu le joueur le plus important de l’équipe par sa capacité à harceler l’adversaire.

Malgré sa renommée, Liverpool n’attire plus les stars parce qu’il ne joue pas la Ligue des Champions. Comme l’OM ou l’Inter, le club doit miser sur des joueurs un peu méconnus (qu’il paye souvent trop cher) que Jürgen Klopp est en train de bonifier. Tout le monde savait que Sadio Mané allait quitter Southampton mais un Manchester United n’en aurait pas voulu; à Anfield il est en passe de devenir le transfert de la saison.

Joueurs transfigurés

Pour moi, Jordan Henderson n’était pas ce que l’on appelle un «Liverpool player». Aujourd’hui, il est capitaine de l’équipe et international anglais. Parce qu’il a une supermentalité et qu’il bosse beaucoup. Comme Adam Lallana. Lui et Henderson, je les aurais cédés pour 8 millions l’an dernier afin de limiter les pertes (ils avaient coûté 20 millions chacun) et cela aurait été une erreur parce qu’ils sont transfigurés! Tout comme Emre Can, devenu un pion essentiel après avoir été baladé à tous les postes, et James Millner, milieu de terrain droitier reconverti latéral gauche. Philippe Coutinho, lui, était déjà bon mais il est devenu excellent, à un point tel que Liverpool se demande s’il pourra l’empêcher de signer au Barça ou au Real.

Tout ceci est le mérite de l’entraîneur, qui a mis ses joueurs en confiance dans un système auquel ils adhèrent. Le jeu du Liverpool de Klopp n’a rien de révolutionnaire mais il est pratiqué à la perfection. Cela implique que les joueurs courent plus, donc s’entraînent plus, donc acceptent les consignes de l’entraîneur. C’est là que la personnalité de Jürgen Klopp est déterminante. Il donne envie aux joueurs de se défoncer pour lui sur le terrain.

Une personnalité authentique et chaleureuse

Pour l’avoir côtoyé, je peux certifier qu’il ne joue pas un rôle. Il est réellement spontané, chaleureux, souriant, enthousiaste. S’il rentre dans une pièce, vous allez entendre des éclats de rire au bout de trente secondes. Il est naturel et abordable avec tout le monde. Je me rappelle qu’il m’a dit une fois: «Il faut aimer les joueurs». Et on voit qu’il les prend par le bras ou le cou, leur parle à l’oreille. Il est dans les émotions, et les laisse ressortir. A Liverpool, cela plaît beaucoup. Klopp ressemble à un fan qui serait assis sur le banc de touche.


*Ancien défenseur de Liverpool et de l’équipe de Suisse, Stéphane Henchoz intervient régulièrement dans «Le Temps»

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