Une joueuse non classée à la WTA – on ne parle pas de têtes de série, mais de «ranking» global – qui atteint la finale d’un tournoi du Grand Chelem: le fait relève de l’Histoire, puisqu’il ne s’est produit qu’à une seule reprise, quand la Flamande Kim «coucou-me-revoilà» Clijsters disputa et remporta l’US Open 2009. Jeudi à Melbourne, une seconde Belge, Wallonne celle-ci – Justine Henin – a elle aussi endossé son armure de Croisée du tennis. Le heaume et le panache, elle les enfilera si, samedi (9h30 suisses), elle terrasse Serena Williams, No 1 mondiale, tenante du titre et quadruple vainqueur de l’Open d’Australie.

Chacun, ici et ailleurs, rêvait d’un duel ultime entre l’une des deux revenantes Belges, maman Kim Clijsters ou Justine, et l’une des sœurs Williams, si possible Serena, de loin plus aiguisée que son aînée Venus. Cela pour rehausser la dramaturgie d’un tennis féminin fade, translucide, voire ectoplasmique depuis que les grandes dames du Plat-Pays avaient fait mine de renoncer. Depuis, aussi, que les Williams s’étaient laissé attirer par la mode, le cinéma, le lancement de parfums et autres mondanités futilement lucratives, au lieu de suer sang et eau sur un court. Sauf en certaines circonstances devenues toujours plus rares.

Vœu, pieux ou non, exaucé par les divinités de la baballe jaune. Clijsters sortie dès le 3e tour, Henin défendra l’honneur de ces fantômettes qui ont repris bonne mine. Venus ayant subi l’éveil chinois en quarts, Serena enfourchera sa robe moulante et ses bandages imposants à la cuisse droite afin de s’en aller définitivement vaincre l’ennemi européen que l’on croyait six pieds sous terre.

Jeudi, la cadette des Williams, service poussif et fautes non provoquées à répétitions – la fatigue du tournoi de double disputé avec sa frangine se ferait-elle sentir? – a connu quelques frayeurs d’usage face à Na Li, 7-6 (7/4) 7-6 (7/1) en 2h02’. Justine Henin, elle, a effectué une promenade de santé – son chien eût été bienheureux de l’accompagner – contre la seconde Chinoise surprise de ce dernier carré, Jie Zheng, inexistante sinon absente (6-1 6-0 en 51 minuscules minutes).

Partie de rien, la Wallonne aura ainsi écarté de «son» tournoi chevaleresque Kirsten Flipkens, Elena Dementieva (No 5), Alisa Kleybanova (No 27), Yanina Wickmayer, Nadia Petrova (No 19) et Jie Zheng. Tableau de chasse aussi huppé que celui de la tête de série américaine No 1, victorieuse d’Urszula Radwanska, Carla Suarez Navarro (No 32), Samantha Stosur (No 13), Victoria Azarenka (No 7), Na Li (No 16).

Demeure l’interrogation ambiante à la veille de ce duel qui engendrera une hausse attendue de l’audimat: finale effectivement de rêve, ou preuve que le tennis féminin a régressé? Grand reporter au quotidien L’Equipe, Philippe Bouin tranche dans le lard: «Le duel de samedi marque la fin des intérimaires sur le Circuit des dames. Dinara Safina, Jelena Jankovic, Ana Ivanovic, Maria Sharapova, autant d’ex-No 1, sont certes de bonnes joueuses mais en aucun cas des patronnes. La réapparition des deux Belges remet la hiérarchie à sa place, Serena à leurs côtés. Cela ne signifie nullement que le tennis féminin peut être taxé de faiblesse, mais que le niveau des pseudo-prétendantes à la succession de championnes au sommet de leur art n’était pas assez élevé.»

«Qu’on le veuille ou non, les femmes possèdent deux caractéristiques différentes des hommes: elles n’ont pas une arme décisive comme le service, et elles respectent davantage l’ordre établi. A leurs yeux, affronter Henin, Clijsters ou Serena, c’est se mesurer à une (ex-) No 1. Cela leur suffit pour ne pas se rebeller, pour nourrir trop de respect. Chez les mecs, si Federer décidait de revenir après un an et demi ou deux ans de retraite, tous les types, sans exception, aurait envie de l’éjecter du tableau, pas de le vénérer.»

«Rêve, faiblesse, il y a un peu des deux dans cette finale», tempère Myrtille Rambion, journaliste française libre qui couvre les Grands Chelems depuis une décennie. «Moi, je me demande ce que les autres, hormis Serena quand elle le veut bien, ont fichu pendant ce temps! Le tennis des femmes se cherchait une patronne, c’est vrai. Et l’on voit aujourd’hui qui sont réellement les meilleures. A force de talent et de travail, Justine et Kim se situaient bien au-dessus de toute la clique avant leur interruption. Elles reviennent, et elles le restent. Je ne pense pas qu’un tel come-back à succès s’avérerait possible chez les hommes. Il existe trop de concurrence au sein du top-10. Côté filles, tu appartiens au top-3, ou même au top-5, cela veut dire que tu as creusé un abîme avec les suivantes.»

Sûre d’elle, suffisance en prime, Serena Williams a coutume de déclarer: «Même si j’étais classée No 100 et que je déciderais de remporter un Grand Chelem, je réussirais parce que je suis la meilleure.» Avant «Justine Henin II, le retour», oui. Mais après?