Un instant, on y a cru. Mais il a suffi d’une avalanche pour que tous les espoirs soient balayés. Tout était pourtant prêt. Sur le K2, dans l’hiver pakistanais, le camp 1, le camp 2 avaient été montés afin de recevoir les grimpeurs, les cordes fixes placées jusqu’à 7050 mètres, des bouteilles d’oxygène disposées dans les endroits stratégiques. Et tout cela un mois plus tôt que lors des expéditions précédentes.

Du camp de base, les messages publiés témoignaient d’un optimisme certain. Dans le blizzard, les alpinistes attendaient la prochaine fenêtre météorologique pour poursuivre l’ascension. Mais lorsque, en fin de semaine passée, le mauvais temps s’est levé, un tableau désenchanté s’est dévoilé. Dans sa course destructrice, l’avalanche a tout emporté. Tentes, cordes, tout le matériel monté à pas de fourmis à la fin du mois de décembre. «Tout est à refaire», titrait Montagnes Magazine. Ils étaient dévastés, mais au fond, les prétendants au sommet le savaient: si le K2 est le seul 8000 à n’avoir jamais été gravi en hiver, ce n’est pas pour rien.

Un froid indescriptible

C’est le dernier gros problème de l’Himalaya, dit-on. Pour l’atteindre, il faut longer le colossal glacier du Baltoro, au Pakistan, et s’approcher de la frontière chinoise. Là, entre les deux pays, la montagne s’élève, pyramidale, vertigineuse, dans le ciel glacial. Deuxième plus haut sommet du monde, le K2 (8611 mètres) en hivernale est convoité par tous ceux qui souhaitent marquer l’histoire de l’alpinisme. Sur ses flancs, jamais aucun grimpeur n’est parvenu à dépasser les 8000 mètres en hiver.

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Certains ont qualifié cette ascension d’«impossible». D’autres, plus optimistes, préfèrent dire qu’il faut être extrêmement chanceux et entraîné pour y parvenir. Sa position géographique – plus au nord que les autres sommets himalayens – et son altitude font de ce sommet le point de la planète où l’air est le plus difficile à respirer. Mais ce pic triangulaire est aussi connu pour être le royaume des vents tempétueux et des températures abyssales.

«On imagine ce que représentent -20 degrés, -40 degrés peut-être aussi. Mais -60, c’est impossible à décrire. Le seul moyen de s’en faire une idée, c’est en y allant», résumait le Polonais Adam Bielecki, habitué des escalades hivernales et prétendant au K2 lors de l’hiver 2017-2018. Rencontré à Grenoble l’année suivante, lui-même le répétait: grimper sur un 8000 en hiver n’est un plaisir qu’une fois l’ascension faite. «La satisfaction est cependant si grande qu’on oublie la souffrance vécue lors de l’effort.»

Des prétendants inattendus

Seuls les alpinistes les plus endurcis osent donc s’imaginer défier le géant glaçant durant la saison froide. On le croyait, du moins. Car cette année, contre toute attente, le public s’est élargi et diversifié à son camp de base. Il y a foule au pied de la montagne: plus d’une centaine de personnes, dont 59 grimpeurs. La majeure partie de cette population est rattachée à l’agence népalaise Seven Summit Trek.

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La présence d’une expédition commerciale sur un projet de cette envergure a d’abord surpris puis scandalisé la presse spécialisée. Elle s’est aussi insurgée du niveau de certains grimpeurs, et notamment d’une jeune et coquette athlète polonaise de 28 ans, trop peu expérimentée en altitude pour faire face au K2 hivernal. «Nous avons toutefois choisi les sherpas les plus expérimentés et ce sont essentiellement des grimpeurs compétents qui se sont joints à nous. D’autres moins formés se sont aussi manifestés et nous les avons acceptés», répond Thaneswar Guragai, manager de l’agence, joint par téléphone.

Solution de repli

Si tout ce monde se retrouve au pied de la montagne la plus redoutée de l’Himalaya en cette saison, c’est aussi à cause du Covid-19. Alors que le virus a poussé les Polonais à annuler leur expédition sur le K2, il a, en contrepartie, motivé les sherpas népalais à s’intéresser au dernier défi de l’Himalaya. «Chez nous, toutes les expéditions ont été annulées, rappelle le manager. Les clients n’ont pas pu aller en montagne. Les sherpas n’ont pas pu gagner d’argent. Lorsque l’Etat pakistanais a déclaré laisser ses montagnes accessibles malgré la pandémie, l’hivernale du K2 s’est présentée comme la solution de repli par excellence pour cette année.»

Aux accusations de faire de ce sommet un sésame commercial, le manager riposte. «Nous voulons réaliser un rêve collectif. Sur le K2 cette année, tout le monde va collaborer de façon égalitaire. Et pour ce qui est de l’argent, il se peut que cette expédition nous en fasse plus perdre que gagner.»

Nécessaire travail collectif

A son groupe s’ajoute celui mené par Nirmal Purja. L’homme qui, avec sa fidèle équipe, est parvenu en 2018 à grimper les quatorze 8000 en seulement six mois montre une motivation sans borne pour relever ce dernier défi himalayen. En parallèle et tirant aux mêmes cordes, une autre équipe dirigée par le sherpa Mingma Gyalje est aussi composée uniquement de Népalais. Le Pakistan n’est représenté que par l’himalayiste de renom Ali Sadpara et par son fils, qui accompagnent l’Islandais John Snorri.

«On décrit tout ce monde par équipes, mais nous devrons travailler ensemble. On sait tous que le sommet n’est pas assuré», commente Thaneswar Guragai. L’homme, qui entretient des rapports quotidiens avec le camp de base, a beau avancer la beauté d’un effort collectif, il ne cache toutefois pas la volonté d’une victoire népalaise sur ce pic pakistanais. «Jamais aucun Népalais n’a effectué l’ascension d’un 8000 en hiver. C’est pour nous l’occasion d’écrire l’histoire.»

Des femmes candidates

Galvanisés par cet objectif, les organisateurs ont tout mis en œuvre pour préparer cette expédition, remuant ciel et terre au Pakistan, en Chine et au Népal pour réunir, malgré les restrictions sanitaires, le matériel nécessaire à affronter le froid et le vent du Karakoram. Aujourd’hui, Thaneswar Guragai est satisfait: ses compatriotes sont motivés et majoritaires sur la montagne. «La présence népalaise sur le K2 en hiver est une première», souligne-t-il. Il ne relève pas que celle des femmes en est une également. La Suissesse Josette Valloton fait partie des grimpeurs, mais demeure très discrète par rapport à ses compagnons. Et l’Italienne Tamara Lunger, habituée aux hivernales, figure parmi les prétendants les plus légitimes au sommet.

Tous les feux étaient donc au vert, mais l’avalanche a remis les compteurs à zéro et amené le zeste de suspense nécessaire à l’ascension. Sous les projecteurs, hiver après hiver, les enjeux sont de plus en plus élevés. L’ascension sera certes collective, mais chaque grimpeur aborde la montagne avec sa propre éthique. L’usage de l’oxygène, considéré comme une tricherie, est en ligne de mire. Alors que Tamara Lunger fait partie de ceux qui ont annoncé ne pas en utiliser, les projets des Népalais ne sont pas aussi clairs.

Une météo favorable est prévue ces jours prochains. Mais à mesure que les heures s’égrènent, la tension et la fatigue s’accentuent et les questions apparaissent. La collaboration entre les différentes équipes tiendra-t-elle? Le ou la premier/ère qui foulera le sommet du pied en hiver s’effacera-t-il vraiment au profit de la collectivité? Cette ascension est-elle vraiment faisable en hiver?

Thaneswar Guragai interrompt: «Tout est incertain et cela reste une activité très risquée, mais gardons un esprit positif. Et si le sommet n’est pas atteint cette année, il le sera une autre fois.»