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L'ambre, cette "pierre du soleil", est en fait une résine de pins fossilisée.
© Vitaly Nevar/TASS

La Russie hors des stades

A Kaliningrad, la promesse de l’ambre

Dans cette enclave entourée de pays d’Europe se trouve le plus important gisement d’ambre du monde. La pierre précieuse née dans la mer Baltique raconte l’histoire d’un bout de Russie où l’âme slave rencontre la métaphysique allemande

A l'occasion du Mondial de football, «Le Temps» explore la Russie hors des sentiers battus et des circuits touristico-sportifs.

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Le vent ballotte la mer Baltique, fait courir des moutons d’écume blancs sur une surface bleu acier cabossée. Les vagues embrassent le sable, ourlent son étoffe de velours d’un tapis de pierres polychromes. Toutes étincellent au soleil, certaines en rayonnent de l’intérieur.

«Les anciens croyaient que l’ambre, c’était des larmes d’une déesse qui pleurait un être cher, laissant tomber des gouttes de soleil dans la mer.» Natacha a le soleil dans ses grands yeux et une goutte d’ambre sur l’épingle qui enflamme ses cheveux noirs. Un jour, alors qu’elle se promenait au bord de la mer Baltique, une vague a déposé à ses pieds une gemme parfaitement ronde. L’esprit créatif de l’artiste y a vu un bijou en forme d’escargot. Il suffisait de trouver un atelier pour le façonner.

Un signe, un talisman

Mais Natacha n’a pas su à qui confier son trésor et l’idée qui lui tenait à cœur. Tant mieux, elle est venue dans la région qui recèle 90% des réserves mondiales d’ambre pour apprendre à travailler elle-même cette résine d’arbre fossilisée. Le morceau rond était un signe. Il est devenu son talisman.

Condensé d’endorphines

Sur cette côte, allemande par le passé, russe au présent, la mer régurgite sur la grève des joyaux vieux de 40 millions d’années. Les ancêtres des pins qui flanquent aujourd’hui les dunes sablonneuses avaient fait tomber par terre leurs larmes sirupeuses. Après une éternité dans l’eau salée, l’ambre remonte à la surface.

Ses péripéties reflètent l’histoire de la région. Le gisement avait appartenu aux chevaliers teutoniques, à la Prusse puis à l’Allemagne. Aujourd’hui, c’est un conglomérat russe qui détient le monopole sur l’extraction de «l’or de la Baltique». Mais n’empêche pas de récolter des pierres éparpillées dans la nature.

Depuis son escargot, Natacha a fabriqué des centaines de bijoux. Elle ne passe pas un jour sans toucher à la pierre tendre dont elle est tombée amoureuse. Elle la caresse jusqu’à en obtenir des gouttes toutes lisses, la fignole pour l’assembler en bracelets et colliers, l’enlace de bois et de métal pour la sertir en bagues, broches ou pendentifs. Elle rachète aussi des morceaux bruts dont personne ne veut pour les magnifier. Et s’émerveille, toujours, devant ce «pur produit de la nature» qui n’a pas besoin de fioritures pour exprimer sa beauté intérieure: «L’ambre a les couleurs du coucher de soleil. Il rend heureux en libérant les mêmes endorphines qu’un sentiment amoureux.»

Vieilles pierres

Natacha vient de Rostov-sur-le-Don, elle tient sa bravoure des Cosaques et elle croit aux merveilles. Elle a grandi avec les légendes du sud de la Russie pour s’en inventer de nouvelles dans le nord, où elle a décidé de s’exiler avec son compagnon de vie Sergeï, lui aussi artiste. Ils ont amené avec eux une famille de domovoï, esprits protecteurs qui les aident à rendre le monde meilleur.

A Kaliningrad, l’ancienne cité prussienne de Koenigsberg, les pavés et les allées de tilleuls se souviennent encore des balades philosophiques de Kant et des fantasmagories des contes d’Hoffmann. Les trolls de Natacha et Sergeï y ont trouvé leur place, tout comme leurs créateurs. Dans le petit magasin qu’ils viennent d’aménager, leur caverne d’Ali Baba, l’ambre de la Baltique se sent lui aussi à la maison.

Dans les vitrines en pénombre, les pierres ruissellent de couleurs qu’elles ont empruntées à la nature – aux reflets de soleil, aux nuages cotonneux, à l’écume laiteuse, à la noirceur de la terre, à l’écorce rousse et résine caramel des pins. Même à la lune. «Regardez, murmure Natacha, celui-ci est presque transparent. On appelle cette variété «citron glacé». Il sent vraiment l’agrume alors que normalement l’ambre tient son odeur des conifères et de l’air marin.»

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Energie solaire

Même dans son incarnation lunaire, la pierre reste associée à l’énergie solaire. Elle réchaufferait et rendrait optimistes celles et ceux qui la portent. Et ce n’est pas de la métaphysique. Grâce à sa composition chimique, et notamment à l’acide succinique, l’ambre est connu pour ses vertus purificatrices, qui font le ménage dans le système immunitaire, les voies respiratoires ou l’esprit embrumé.

«Je suis par nature quelqu’un d’actif et de positif. Alors là, avec cette énergie, je deviens un écureuil dingue», plaisante Natacha sous les regards rieurs de son amoureux et d’une amie proche, Elena, en visite dans la grotte des trolls pour emporter quelques trésors.

«Cette pierre est un antidépresseur. Elle chasse tout le négatif, illumine le ciel maussade», confirme Elena, en câlinant une grosse goutte de miel suspendue à son cou. «Quand le soleil réapparaît, j’étale mon ambre à la fenêtre pour qu’il se recharge de lumière.» C’est son amulette contre la grisaille de la Baltique, une certaine tristesse qui hante parfois ces lieux au destin dramatique.

Dédoublement d’identité

La vieille Koenigsberg allemande, avec son château fort, ses maisons en pain d’épice et sa cathédrale taillée dans du massepain, a été réduite à l’état de ruines par les bombardements alliés à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Reconstruite par les Soviétiques qui en ont hérité à la conférence de Potsdam, la ville a grandi sur les vestiges d’un passé rasé, dans ses nouveaux habits socialistes.

Aujourd’hui, l’écho des sabots de chevaux semble retentir encore sur les anciens pavés des quartiers résidentiels, avec leurs villas néo-baroques et néo-Renaissance. Les restes de fortifications en briques rouges et les églises aux flèches gothiques voisinent avec de grands immeubles d’habitations, l’Art nouveau et le Bauhaus allemand côtoient le constructivisme russe. Les monuments et les noms des rues traduisent à eux seuls ce dédoublement de l’identité que Kaliningrad cherche à soigner.

Page blanche

L’ambre en a gardé aussi quelques cicatrices. La manufacture et la carrière allemandes ont été reprises par les Soviétiques, le village de Palmnicken est devenu Yantarny («Ambré» en russe). Les habitants de ces lieux ont dû partir et les nouveaux venus se refaire une vie après la guerre dans leurs maisons. La main impassible de la géopolitique a déplacé les populations, a mélangé les cartes et les destinées.

«D’abord, les familles allemandes et russes vivaient dans les mêmes maisons, travaillaient côte à côte, se souvient une ancienne habitante de Yantarny. Nous, les enfants, jouions ensemble.» Et puis un matin, les Russes se sont réveillés sans leurs voisins. Les Allemands avaient disparu. Ils devaient quitter le territoire désormais soviétique, avec le droit d’emporter quelques affaires personnelles. Les lits n’étaient pas rangés, il restait des tasses de thé à moitié pleines dans les cuisines. Comme s’ils devaient rentrer le soir même…

«Et c’étaient nos voisins et amis», soupire la vieille dame. Puis se reprend, ajoute qu’elle a toujours été très reconnaissante aux Allemands d’avoir construit la maison où elle vit: «Combien d’années et pas une seule marche de l’escalier ne grince…»

Comme un flottement

Il y en a tellement, de ces maisons, aux abords de Kaliningrad, dans les champs de lupins qui s’inclinent en cierges violets. Comme la ville, ses environs sont suspendus entre deux cultures, deux mentalités, qui confèrent à ces terres une étrangeté insaisissable. «On ressent comme un flottement, confie une touriste germanophone. Les gens qui avaient ici leurs racines ne sont plus là. Ceux qui habitent ici n’ont pas encore eu le temps de s’enraciner.» L’identité des habitants, entourés de pays européens depuis la chute de l’Union soviétique, se ressent-elle de ce terrain vague?

«Nous voyageons assez facilement en Europe et nous nous sentons proches des pays voisins, dit un jeune qui fait du vélo avec sa bande sur les quais de la ville. A Kaliningrad, nous avons les mêmes pistes cyclables!» rigole-t-il. Puis souligne: «Mais nous n’oublions jamais nos origines.» Il pense aux grands espaces et aux étendues de fleurs sauvages, «l’expression de l’âme slave»: en Allemagne, la construction aurait été beaucoup plus dense.

Curiosités impériales

Quant à l’ambre, lui aussi part souvent à l’étranger, sollicité à état brut ou apprêté. La production artistique locale tangue entre une réputation ensommeillée et des velléités d’innovation. Les gardiens des traditions se réinventent, les nouveaux venus tentent leur chance sur un marché capricieux.

Née sur la vague entrepreneuriale des années 1990, la manufacture Emelianov et fils a breveté une technologie d’incrustation longue d’une trentaine d’étapes. Elle marie la pierre solaire au bois précieux de façon que des coulées de lave semblent s’infiltrer dans les fibres de l’arbre. Leur galerie au centre-ville est un cabinet de curiosités digne des rois de Prusse et des empereurs russes. Des mosaïques ambrées se fondent dans des meubles aux contours arrondis, à mi-chemin entre Art nouveau et fantasmes de Dali. Le relief qui parcourt presque toutes les surfaces, lisses et fluides, rappelle les dessins que les vagues laissent sur le sable de la côte Baltique.

Dessiner dans le sable

«Un brin d’herbe agité par le vent sur une plage est capable de dessiner autour de lui un rond parfait. La nature compose des figures géométriques qui mettent dans l’impasse les algorithmes d’un ordinateur.» Igor Issaev, directeur artistique de la manufacture, a l’esprit poète et a un bac de sable dans son cabinet de travail. Il y plonge ses doigts de peintre pour tracer, en lignes continues, des arabesques qui s’inspirent des mouvements de la mer sur la grève. Une méditation sablonneuse. Jusqu’à ce qu’il trouve son chemin vers un équilibre de formes.

«Et puis, dit-il soudain, la main suspendue au-dessus des motifs fraîchement dessinés, le vent souffle parfois sur les châteaux de sable. Il faut savoir effacer. Oublier. Pour passer à autre chose.» Ses mots sonnent étrangement prophétiques pour une région aux prises avec les fantômes de son passé.

D’un geste rapide, la main de l’artiste efface le dessin. Comme une vague qui enlève ses traces. Après avoir offert un trésor à ceux et celles qui savent en apprécier la beauté.


Massepain et fromage suisses

La distance de plus de 1400 km entre Kaliningrad et Berne n’a pas empêché la Suisse de laisser quelques traces mémorables dans la gastronomie de la région baltique. Ainsi, le massepain de Koenigsberg est peut-être moins connu que son cousin allemand mais se distingue par une croûte dorée et un parfum à l’eau de rose. Sa recette a été inventée par les immigrés d’origine suisse-italienne, les frères Pomatti, qui ont fondé dans la ville prussienne une fabrique de massepain, en 1809.

Un quart de siècle plus tard, c’est le premier Tilsit qui a vu le jour dans cette partie de la Prusse, près du village dont ce fromage porte le nom. Des maîtres fromagers helvétiques auraient mis la main à la pâte. Plus tard, leurs compatriotes, de passage dans ces lieux, ont ramené la recette dans le pays. Tilsit-le-fromage est devenu suisse, Tilsit-le-village Sovietsk russe.

Dossier
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