Les deux lièvres de Kariem Hussein

Athlétisme Le Thurgovien, champion d’Europe du 400 m haies, mène de front études et sport de haut niveau

Il sera l’une des stars d’Athletissima jeudi à la Pontaise

Flash-back: Letzigrund, août 2014, finale du 400 m haies. Flairant l’exploit probable, la foule retient son souffle. Au couloir no 5, Kariem Hussein prend un bon départ et se détache dès les premières haies. Il franchit la ligne en tête. Il est champion d’Europe! Le jeune homme s’agenouille, enveloppe sa tête dans son t-shirt et la prend dans ses mains.

Deux heures plus tard, à son retour à l’hôtel, il est accueilli à la sortie de l’ascenseur par une délégation suisse extatique. Cris, applaudissements, embrassades et une banderole pour immortaliser l’exploit. Sur le moment, ému par cet hommage chaleureux, Kariem Hussein peine à mettre des mots sur cette performance majuscule qu’il vient de parapher, sur ce titre qu’il vient de décrocher. Hochant la tête, le regard encore embué par l’émotion, il confie alors: «Je rêvais de l’or. Je savais que si j’allais en finale, tout serait possible. J’étais nerveux. Tout le monde était là. Mes amis, ma famille. J’étais dans mon stade, alors j’ai donné tout ce que je pouvais sur cette piste. Toutes mes émotions.» Vidé mais heureux. L’or de Kariem Hussein à Zurich. De ces moments de sport qui donnent des frissons.

Presque un an plus tard, le Thurgovien n’a pas changé. Sa vie, elle, un peu. Il concède devoir composer avec davantage de sollicitations médiatiques et offrir plus de temps à ses sponsors. Mais il reste cet athlète timide et modeste qui a éclaté au grand jour un soir d’été à Zurich. Un homme qui cumule les qualités: humilité, détermination, discipline et physique particulièrement avantageux, ce qui ne gâche rien.

Ses doux yeux verts s’illuminent lorsqu’il évoque ses passions, l’athlétisme et la médecine. «Devenir médecin était un rêve. J’ai envisagé ce métier depuis tout petit. Aider les autres donne un sens à ma vie, m’apporte une immense satisfaction. L’athlétisme me procure beaucoup d’émotions.»

A 26 ans, le Thurgovien mène donc de front études et sport de haut niveau. Ce n’est pas sans rappeler Marcel Fischer qu’une double vie similaire avait porté vers l’or olympique. Pour Kariem, la comparaison est flatteuse. «J’ai eu l’occasion de le rencontrer. Mais en fait nous n’avons pas parlé de ça», souffle-t-il de son sourire charmeur.

Kariem Hussein est convaincu de l’apport positif de ses études dans sa carrière de hurdler: «Peut-être est-ce un peu exagéré de dire que la médecine m’aide en athlétisme, mais ça me permet de mieux comprendre le corps humain et son fonctionnement. La médecine, c’est quelque chose de difficile, qui mentalement te fait passer par différentes phases. Et ça, je pense que c’est très utile pour le sport de haut niveau.»

Le champion d’Europe est persuadé de l’importance pour lui d’avoir autre chose que l’athlétisme pour le nourrir intellectuellement. «C’est essentiel. Je ne pourrais pas passer mes journées à ne penser qu’au sport. Les études sont comme une compensation mentale.»

Flavio Zberg, son entraîneur, admet lui aussi cette évidence: concilier ces deux activités est un plus pour son poulain. «Son agenda est chargé et, idéalement, on aurait besoin de plus de temps pour s’entraîner, confie-t-il au téléphone. Lorsque j’ai commencé à travailler avec lui, il y a deux ans, je n’étais pas chaud à l’idée qu’il étudie à côté. Mais maintenant, je réalise à quel point c’est important pour lui. C’est une personnalité à part. Quelqu’un qui a besoin d’avoir autre chose à côté du sport pour lui occuper l’esprit. Il est si déterminé que ses études ne sont pas un frein à la performance. Bien au contraire.»

Alors il s’adapte aux contraintes liées à cet emploi du temps compté. «Depuis qu’il a remporté les Championnats d’Europe, il est très sollicité. De plus, ses études comportent des périodes de pratique à l’hôpital. Tout cela nécessite organisation et planification rigoureuses pour exploiter au mieux les entraînements. Mais cela exige aussi de la flexibilité», poursuit l’entraîneur. Mais Flavio Zberg s’estime privilégié: «Avec lui, tu n’as pas besoin de faire de grands discours, de fixer des objectifs ou d’essayer de le motiver. Il le fait par lui-même. Et il a une immense confiance en lui en toutes circonstances. Kariem est une belle personne. De celles que tu recherches en tant qu’entraîneur. Travailler avec lui est très gratifiant.» Ce d’autant plus qu’il sait Kariem capable de continuer à nous surprendre. Avec son presque double mètre, cet athlète hors norme en a encore sous la pédale. «Il n’a pas atteint son potentiel, note encore Zberg. On sait qu’il peut courir plus vite que l’année dernière.»

L’intéressé avoue avoir encore une marge de progression «en force, endurance, vitesse et explosivité». Il dit devoir doser ses efforts pour une progression linéaire. Il se sait capable de repousser encore les frontières de son possible. Athletissima sera un bon test, notamment en vue des Mondiaux de Pékin où il espère atteindre la finale. Or s’il l’atteint, tout est possible… C’est ce qu’il confiait la veille des Championnats d’Europe à Zurich. La suite, on la connaît. Flash-back.

«Je ne pourrais pas passer mes journées à ne penser qu’au sport. Les études sont une compensation»